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Garand Vincent - Epidémie
-
Roman
(2006) - 282 pages - 82000 mots -
- Format 12x18 - Caractères petits -
- Livre
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Extraits
Épidémie
Il faut aimer la vérité plus
que soi-même et les autres plus que la vérité.
Romain Rolland
Prologue
À deux heures moins trois minutes, les quatre directeurs de projets étaient déjà dans la salle de réunion jouxtant le bureau du patron. Quatre hommes des plus sérieux, dont la proverbiale rigueur aurait pu inspirer les concepteurs du formulaire de déclaration de revenus, attendaient son arrivée pour s'expliquer sur l'avancement de leurs travaux.
Ils s'étaient salués poliment et respectueusement avant de s'installer, comme chaque premier lundi du mois, dans le fauteuil que la coutume leur avait donné. Ces hommes travaillaient ensemble depuis des années et pourtant, il n'y avait pas la plus petite trace d'intimité ou de connivence dans la pièce.
Chacun relisait ses notes, et particulièrement celles qu'ils allaient remettre à M. Grauer, celui que tout le monde ici appelait le patron. Lorsque l'un d'eux relevait les yeux, c'était seulement pour voir si ce dernier arrivait.
Avec une exactitude jamais démentie, Paul Grauer, P.D.G. d'Angelix, première firme européenne dans la recherche sur les molécules comportementales, pénétrait dans la salle avec cinq secondes d'avance avant de lancer, d'un air un peu suffisant, les deux mots qu'il avait prononcés le mois dernier comme chacun des mois précédents : « Bonjour Messieurs ». Sa secrétaire referma la porte derrière elle tandis qu'il prenait place pour présider la réunion. Avec une exaspérante lenteur, il déposa sur la table son cahier, son agenda ainsi que le beau stylo que ses enfants lui avaient offert à l'occasion de son dernier anniversaire.
En dépit de sa méticulosité, son caractère maniaque, disaient certains, M.Grauer n'aimait pas laisser traîner les choses et il attendait de ses plus proches subordonnés des résultats probants dans des délais qu'il tenait à fixer lui-même. Paul Grauer n'appartenait pas vraiment au monde qu'il dirigeait. Il n'avait jamais réalisé le moindre travail de recherche et n'avait d'ailleurs pas la formation adéquate. Il devait sa position à l'appui bienveillant des actionnaires qu'il côtoyait depuis longtemps.
Dès le début de la réunion, il fixa à l'avance la durée de celle-ci. Il n'était pas question de déborder, il en avait fait un principe absolu. Chacun effectuait mentalement cette division : durée divisée par le nombre de participants, pour connaître son temps de parole. Une fois ou deux, dans le passé, l'un ou l'autre faillit dépasser l'intervalle qui lui avait été alloué, mais Paul Grauer, inflexible, l'interrompit d'un air navré, comme s'il n'avait pas été en son ______________________________________
Épidémie 2
pouvoir de les
laisser terminer son exposé. À présent, plus personne ne s'y serait risqué. Au
début, chacun parlait en regardant sa montre posée sur la table, redoutant de ne
pas pouvoir tout dire ou au contraire, ralentissant sa cadence pour ne pas
paraître laconique. Puis, l'habitude venant, ils apprirent à mesurer le temps
qui passait sans l'aide du moindre instrument et, finalement, se trouvaient à
l'aise dans cet exercice imposé.
Ce matin, la secrétaire du patron avait surchargé son agenda de rendez-vous.
Cela l'avait agacé et, quelques minutes avant que ne débutât cette réunion, il l'avait admonestée et aussi, comme cela arrivait quelquefois, agonie d'injures.
Paula s'était habituée aux colères de cet homme acariâtre, même lorsque celles-ci étaient injustifiées. Pressé par le temps, il n'accorda donc à chaque directeur que six minutes de parole, autant qu'il s'en réservait, éventuellement, pour lui-même. Trois des quatre projets étaient dans leur phase liminaire et l'un d'eux n'était même qu'un avant-projet. Ceux qui en avaient la responsabilité n'avaient rien de particulier à communiquer à leur supérieur et leur compte-rendu tint en quelques phrases. Chacun n'avait usé que de la moitié de son temps, ce qui détendit un peu Grauer qui songeait qu'il aurait ainsi le loisir d'expédier quelques affaires courantes avant son prochain rendez-vous. D'un air presque jovial qui lui correspondait si peu, il donna la parole au dernier d'entre eux, le professeur Sallé, responsable du projet le plus sensible, mais aussi le plus lucratif de ces dernières années. Son nom temporaire était « Veridad », la vérité en langue espagnole. Sallé avait sans doute choisi cet idiome de préférence à l'anglais, comme cela se faisait la plupart du temps, en raison de sa passion pour les maquettes représentant des galions espagnols.
Paul Grauer ne
faisait pas mystère de son attachement particulier pour ce projet qui avait
débuté trois ans plus tôt. Il le considérait pratiquement comme sien, car
c'était grâce à lui que celui-ci avait vu le jour. Ses relations personnelles
dans les cercles militaires, ainsi que les différentes missions réussies que lui
avaient confiées plusieurs centres de recherche militaires européens lui
offrirent d'être sur les rangs d'un fabuleux contrat intéressant l'armée et le
gouvernement français. L'objet de celui-ci ne visait rien de moins que la
fabrication d'un nouveau sérum de vérité, parfaitement fiable. Si l'efficacité
des substances existantes était reconnue, les agences de quelques pays étaient
tout de même parvenues à élaborer des techniques de conditionnement qui
permettaient au
patient
de se
soustraire partiellement aux effets de ces neuroleptiques. Ces mêmes agences
entendaient à présent disposer d'un produit à l'épreuve de toute contre-mesure.
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Épidémie 3
Grâce à lui, Angelix faisait partie des trois sociétés privées qui travaillaient sans relâche pour mettre au point la molécule de vérité. Homme du sérail, le professeur Sallé, souvent pressenti pour succéder au patron quand en viendrait le moment, avait été choisi pour mener à bien les travaux nécessaires. De sa gloire passée, il avait conservé une certaine aura. Il était ce que l'on pouvait appeler une sommité, c'est-à-dire une personne faisant autorité ; autorité assise sur des succès conquis deux décennies plus tôt. Son tempérament revêche et hautain le rendait antipathique et chacun préférait le saluer avec déférence plutôt que de devoir engager une conversation avec lui.
Depuis que le professeur Sallé avait fièrement annoncé que la molécule Veridad avait pu être isolée, Grauer se faisait, chaque premier lundi du mois, plus impatient. Il savait, bien sûr, qu'il y avait loin de la découverte d'une molécule à son utilisation pratique, mais n'étant pas lui-même chercheur, il n'avait jamais compris qu'autant de temps fût encore nécessaire après la découverte elle-même. Le digne professeur Sallé s'évertuait à lui expliquer que son équipe avait encore de longues séries de travaux à effectuer, qu'il fallait en particulier vérifier l'innocuité du produit, évaluer les effets secondaires, mais par-dessus tout, trouver le meilleur vecteur possible. Pour l'heure, l'efficacité de Veridad n'avait été prouvée que par calcul informatique et confirmée par quelques vérifications dans des éprouvettes. Veridad devrait-elle être injectée, avalée ou inhalée ? La question n'était encore pas tranchée.
Bien qu'irréfutables, ces arguments agaçaient le patron qui n'avait plus qu'une idée en tête : livrer le résultat de ces travaux à ses commanditaires. Il s'imaginait déjà signer un formidable contrat prévoyant la livraison de dizaines de milliers de petites pilules jaunes ou noires. Il entendait déjà l'éloge du ministre résonner à ses oreilles, tout entier consacré à sa réussite.
Au lieu de cela, il fallait encore patienter et se plier à la loi des sorciers en blouses blanches. Malgré son autorité, malgré son pouvoir, il était impuissant à faire avancer, même de façon infime, les travaux en cours. Il pouvait décider d'une promotion ou d'une augmentation, il pouvait prononcer un renvoi, mais il n'était pas en mesure de faire quelque chose de réellement utile. Grauer ne montra rien de son agacement et fit au contraire mine de parfaitement comprendre et entérina les délais nécessaires. D'un ton neutre, presque placide, il renouvela sa question, déjà posée un mois plus tôt.
Combien de temps
faudrait-il avant de disposer d'un produit administrable ? Et le professeur
Sallé, prudent par nature et bien qu'optimiste sur les capacités de son second
qui lui, travaillait vraiment à faire progresser les
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Épidémie 4
recherches, maintint ses prévisions et se borna à rappeler que le niveau d'avancement était tout à fait conforme au plan de travail initialement défini.
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Épidémie 5
I
Quatre mois plus tard...
Jovial, mais concentré sur son travail, Marc Bellard retranscrivait certaines de ses notes sur son ordinateur portable diaphane. Il faisait toujours cela en début de journée, pour s'en débarrasser, mais aussi parce que c'était le seul moment où ses yeux parvenaient à déchiffrer ses annotations. Chaque fois qu'il écrivait, il se disait qu'il devrait numéroter ses pages ou bien utiliser un cahier plutôt que des feuilles volantes. Il en était persuadé lorsqu'il devait mettre en ordre ses documents, mais oubliait de le faire sitôt qu'il avait son stylo en main.
Trois jours avaient passé depuis son dernier entretien avec Sallé et il avait bien des raisons d'être fier de lui. Ce qui ne semblait être encore que de vagues pistes le lundi matin s'était à présent mué en quasi-certitude. Il faudrait, bien sûr, attendre le résultat des expériences toujours en cours et même établir de nouveaux protocoles, mais il était certain maintenant, de tenir le vecteur le plus approprié pour inoculer Veridad. Ces feuillets qu'il s'acharnait à trier en contenaient une démonstration limpide. Du moins était-ce ce qu'il pensait au moment de leur rédaction. Dans la matinée, Armelle Foret, son assistante, allait lui rapporter les conclusions qu'il attendait encore, mais pour l'heure, il lui fallait classer et taper. Lentement, mais régulièrement, des pages électroniques naissaient sur son écran. Petit à petit, il retraçait l'histoire de ces centaines d'heures de travail, pas seulement les siennes, qui avaient permis de répondre à cette simple question : comment ? Son mémorandum comportait déjà une douzaine de pages, sans compter les multiples annexes qu'il aurait ensuite à ajouter. La matinée s'était presque entièrement écoulée et Marc, absorbé par sa tâche, en avait oublié la venue d'Armelle. Il ne l'attendait même plus alors que, quelques heures plus tôt, il lui avait semblé que la journée serait interminable dans l'attente de ces résultats. L'heure de midi approchait lorsqu'elle pénétra dans son bureau.
Le même
dépouillement qui l'avait frappée lorsqu'elle entra pour la première fois
prévalait toujours dans le bureau de Marc Bellard. Elle venait de terminer ses
études et l'idée qu'elle se faisait de l'antre d'un chercheur s'apparentait à un
capharnaüm où s'entassaient nécessairement des piles de documents, un tableau
surchargé de formules inscrites à la craie blanche, un bureau encombré de
paperasse, un canapé pour s'endormir tandis qu'on s'aperçoit qu'il est si _______________________________________
Épidémie
6
tard que cela ne vaut plus la peine de rentrer chez soi et, modernité oblige, un ordinateur. Mais le bureau de Marc — il lui avait demandé qu'elle l'appelât par son prénom dès leur premier entretien — ne ressemblait en rien à ce qu'elle s'était imaginé. La simplicité, pour ne pas dire l'ascétisme, régnait dans ce lieu presque désolé. On lui avait attribué de confortables locaux, équipés d'un mobilier qui seyait davantage à un directeur qu'à un chef d'équipe, mais aucun papier ne traînait jamais sur son bureau et, comme si celui-ci fut trop luxueux pour lui, il avait déplacé son ordinateur sur une simple table en bois qui faisait penser à une table d'écolier d'antan. C'était comme s'il ne se sentait pas à l'aise dans son propre bureau et qu'il s'était créé, à l'intérieur de celui-ci, un espace qui fut plus à sa convenance. En plus de cette table dépareillée, Armelle avait tout de suite remarqué les autres aménagements auxquels son supérieur avait procédé. Une lampe directionnelle avait été appliquée sur le mur près duquel était disposée cette petite table et, lorsque celle-ci s'était étonnée de voir courir un fil grossièrement fixé depuis les néons du plafond jusqu'à cette lampe, il lui expliqua qu'il ne supportait pas l'éclairage blafard produit par ces tubes. Il avait besoin, absolument besoin, avait-il répété, d'une lumière douce et chaleureuse, un peu comme la présence d'une femme. À ces paroles, Armelle avait rougi. Il y avait enfin cette petite chaîne haute-fidélité placée sur l'un des deux meubles de rangement. Le morceau qu'elle distillait la mit en confiance la première fois qu'elle entra dans cette pièce. L'entretien avait duré plus d'une heure et pourtant, elle ne se souvenait que de cette unique mélodie : Le Boléro de Ravel. Elle ne comprit pas sur le moment. Elle y repensait souvent, comme ce matin en pénétrant les lieux. Il lui avait expliqué que ce morceau lui donnait l'inspiration dont il avait besoin et qu'il possédait toutes les plus importantes interprétations qu'il avait réunies sur un seul disque que sa chaîne jouait perpétuellement. L'inspiration : ce mot l'avait laissée intriguée et dubitative.
Ils échangèrent un sourire plein de connivence lorsqu'elle lui remit le relevé de ses dernières observations. Elle n'était que son assistante et c'était lui qui dirigeait tout, mais la part qu'elle prenait dans son travail lui procurait cette indicible fierté d'appartenir à un petit groupe qui est dans le secret des Dieux.
Sa propre
implication dans le projet lui semblait aussi grande que celle de son mentor.
Dix années d'existence les séparaient ; dix années d'expérience qu'Armelle
admirait et respectait avec ses yeux neufs de béotienne. Marc ne se montrait ni
hautain ni distant avec elle. Il ne soulignait jamais ses erreurs de façon
blessante et prenait toujours le temps de lui expliquer ce qu'elle ne comprenait
pas. Il lui avait patiemment appris toutce qu'on ne lui _______________________________________
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avait pas enseigné dans son école. Avec elle, comme avec les autres, il partageait obligeamment son savoir. Armelle ne voyait pas en lui un contremaître, mais plutôt un maître qu'elle respectait.
« Je crois que vous allez être content », lui dit-elle assez fièrement, comme une enfant qui aurait rapporté de bonnes notes à son père, en lui tendant le résultat des tests dont il l'avait chargée. D'une pression sur une touche, il enregistra son travail sur le disque dur de sa machine puis il parcourut frénétiquement les feuillets imprimés. Marc ne lisait pas. Son oeil aguerri ne faisait que voleter sur les phrases, s'arrêtant seulement sur les points les plus importants que son assistante avait par ailleurs pris soin de mettre en valeur.
Chaque résultat partiel avait été séparé du texte qui l'entourait et ne pouvait passer inaperçu. Comme pour traverser un désert, Armelle avait tracé pour lui une autoroute, puis avait ensuite judicieusement disposé les stationsservice indispensables à l'accomplissement du trajet.
À chaque étape, le sourire de Marc grandissait ou se renouvelait, ce qui chaque fois sonnait comme une petite victoire pour elle. Lorsqu'il en eut terminé la lecture, il posa le document sur sa petite table, et non sur son splendide bureau d'apparat, ce qui était un signe qui n'avait pas trompé Armelle, prit une grande inspiration avant de s'exclamer :– C'est parfait ! Parfait ! Répéta-t-il.
– Merci, répondit-elle simplement en arborant un beau sourire plein de satisfaction.
– Je crois que nous avons fait un grand pas. Je le savais, ou du moins je le pressentais, mais à présent, il n'y a plus de doute possible. Félicitations, Mademoiselle Foret ! Félicitations ! J'étais si sûr de vos résultats que je les avais déjà anticipés dans le mémorandum que je dois rendre au professeur Sallé. Vous m'évitez d'avoir à tout reprendre. Ce soir, je vais enfin pouvoir sortir d'ici à une heure décente. Tenez, si vous êtes libre, je vous invite à dîner aux frais de notre patron dans un bon restaurant, pour fêter ça.
– Oui, j'aimerais bien ! Fit-elle d'un air ravi avant de se rappeler qu'elle n'était justement pas libre ce soir. Son visage se figea quelque peu ; assez pour que Marc s'en rendît compte.
– Ça ne va pas ? Vous n'êtes pas libre, c'est ça ? Armelle reprit sa contenance et parvint à rendre le sourire à son visage.
– Si, si. Je vais
m'arranger. Je vous confirmerai dans l'après-midi.
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II
L'atmosphère cossue et feutrée du bureau du professeur Sallé émanait du style britannique qu'il avait voulu donner à cette pièce. Les murs et les portes étaient assez épais pour conforter la sensation d'isolement qui s'emparait immanquablement de tout visiteur. Mais ces aménagements avaient tout de même un inconvénient qui exaspérait l'occupant des lieux. Le professeur devait vociférer chaque fois qu'un visiteur frappait à sa porte et parfois même, il devait se déplacer pour lui ouvrir lorsque ce dernier ne l'entendait pas s'époumoner. Depuis des semaines, l'intendance devait lui installer un interphone, mais vainement, il attendait qu'un technicien vînt lui rendre visite.
Un léger sourire de satisfaction, ou plutôt de soulagement, envahit le visage du professeur Sallé lorsque son confrère, Marc Bellard, franchit le seuil de sa porte après avoir frappé, mais sans attendre de réponse. Quelques minutes plus tôt, ce dernier venait de lui téléphoner pour lui demander une entrevue afin de lui exposer le résultat de ses travaux. Trépignant d'impatience, Sallé voulut le recevoir toutes affaires cessantes : « Je vous attends dans mon bureau et, s'il vous plaît, entrez sans frapper. » Sallé se montra cordial et prévenant envers celui qui n'était pourtant que son subalterne. Il éprouvait, bien sûr, de l'estime pour Bellard et il mesurait sa compétence, car s'il détenait un certain pouvoir, il savait trop bien que le crédit qu'on lui accordait reposait en fait sur Bellard et son équipe. Sallé se savait aujourd'hui incapable de mener à bien les travaux qu'il avait confiés à son second. Il avait gravi les échelons, c'était ce qu'il voulait, mais cela l'avait irrémédiablement exclu de son cercle originel. Sa carte de visite attestait le contraire, mais il ne faisait plus partie du monde de ces obscurs chercheurs rivés à leurs instruments, à l'affût de la découverte. Il faisait partie du cénacle, recevait des honneurs, mais il ne pouvait se le masquer, ces éloges immérités n'avaient pas le même goût que ceux d'autrefois qui venaient couronner son travail acharné.
Bellard s'installa sur la chaise que Sallé venait de lui désigner de la main et, sans perdre de temps en préliminaires, lui exposa le résultat de ses travaux.
Tout en Sallé
exprimait sa reconnaissance : le ton de sa voix, les expressions de son visage,
l'air détendu qu'il prenait pour se balancer nonchalamment sur son fauteuil.
Aménité, reconnaissance, éloge ; il distribuait ses louanges avec prodigalité et
songeait déjà
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que, à l'échelle supérieure, ce serait à lui que seraient
attribués tous les mérites. En même temps qu'il félicitait Bellard, il
s'imaginait recevant et déclinant avec une modestie feinte ces mêmes marques de
reconnaissance.
Quelques minutes passèrent ainsi, à profiter pleinement de la joie procurée par ce travail accompli, puis le sérieux revint. La même question revenait sans cesse et Sallé oubliait ses jeunes années lorsqu'il la posa, une fois de plus.
« Quand aurons-nous un produit utilisable ? » Seuls ceux qui décident posent ce genre de question et parmi eux, seuls ceux qui sont passés par les mêmes fonctions que ceux qu'ils dirigent savent combien la réponse qu'on leur fait est approximative. Les autres sont rassurés par la compétence affichée de leur interlocuteur ou, au contraire, dubitatifs si ce dernier se fait trop évasif.
– Huit mois, au mieux ! Affirma Marc d'un ton qui ne souffrait pas la contradiction. Il était néanmoins certain de boucler ses travaux dans les six prochains mois.
– Huit mois ? S'interloqua Sallé comme s'il fut déçu. Mais ce délai, en réalité, le satisfaisait et il savait que Bellard le tiendrait. Je pourrai leur annoncer que tout sera fini dans un an, songea-t-il, et ils seront ravis.
Il ne restait
plus à Marc qu'à terminer la rédaction de son mémorandum et il pourrait enfin
s'accorder un repos légitime. L'après-midi fut tout de même nécessaire pour en
venir à bout. Les notes du Boléro ponctuaient la frappe légère des touches de
son clavier et les mots naissaient, les uns après les autres, ligne après ligne.
Marc songea à ces musiciens qui, note après note, écrivaient leurs mélodies. Il
se disait que, avec sept petites notes, ils parvenaient à toucher le monde et
même traverser les siècles. Son mémorandum, lui, ne pouvait être vraiment
compris que par cinquante personnes dans le monde. De la musique ; pourquoi
n'écrirait-il pas de la musique ? Cela lui aurait plu, pourtant. Paradoxalement,
et alors qu'il exerçait un métier que peu de gens étaient capables d'embrasser,
cela lui semblait trop difficile. Difficile ! Alors qu'il décrivait le principe
actif de Veridad et qu'il venait de trouver le vecteur idéal pour son
inoculation ! Lorsque l'imprimante recracha la dernière feuille du rapport, Marc
jeta intérieurement un ultime regard sur le travail déjà accompli. Une
importante partie du projet était à présent terminée et, même s'il restait
beaucoup à faire, rien ne pourrait plus désormais le faire échouer. Marc en
était fier et heureu Xlorsqu'il remit son rapport à Sallé.
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Épidémie 10
III
Marc n'avait pas voulu se contenter d'un restaurant ordinaire et choisit, pour fêter l'aboutissement de ses travaux, le plus réputé de la ville. Il fallait le plus souvent, réserver plusieurs jours à l'avance et lorsqu'il le fit, un homme lui répondit d'une voix faussement navrée que l'établissement affichait complet pour la semaine entière. Bien qu'il n'eût pas le goût du luxe, Marc estimait que leur travail acharné de ces dernières semaines méritait bien un dîner dans cet endroit et il n'hésita pas à employer la ruse pour y parvenir. Il savait fort bien que Grauer y avait ses habitudes et n'eut pas le moindre scrupule à se faire passer pour lui auprès de son interlocuteur. D'un air interdit, ce dernier le fit patienter quelques instants avant de se confondre en excuses et de confirmer sa réservation.
C'était la première fois qu'Armelle était invitée par son chef. Même s'il était hiérarchiquement au dessus d'elle, elle le considérait néanmoins comme un collègue, car il ne manifestait jamais la moindre autorité. Elle avait autant d'estime que de sympathie pour lui, aussi était-elle plutôt heureuse de dîner en sa compagnie. Elle s'était pourtant demandé si cette franche lippée s'inscrivait dans une pratique courante à la fin d'un projet ou bien si cette invitation relevait davantage de l'ordre privé. Marc ne lui avait même pas précisé si d'autres commensaux y participeraient, mais en son for intérieur, elle était certaine du contraire.
Ils trinquèrent au Champagne lorsque Marc porta un toast à la réussite du projet. « À la vérité ! », lui avait-il lancé en caressant son visage du regard. Et elle répondit de même en lui adressant un sourire d'enfant émerveillé. Dans cet instant se condensait son étonnement de se trouver là, à fêter un fructueu Xtravail auquel elle avait pleinement pris part. C'était le premier projet de sa vie professionnelle et il avait abouti. Elle éprouvait une joie mêlée de fierté en même temps qu'elle se trouvait reconnaissante envers Marc qui l'avait toujours aidée et guidée. Cela faisait à présent deux ans qu'elle le côtoyait quotidiennement et cependant, leur relation n'avait jamais débordé de son cadre professionnel. Armelle appréciait pourtant la compagnie de celui qui savait lui faire partager son expérience sans jamais se montrer supérieur ni condescendant. Elle aimait en lui cet aspect décalé qui le faisait ressembler à un enfant perdu dans le vaste monde et parfois même à un autiste focalisé sur une seule pensée. Il était la première personne de sa connaissance, capable d'écouter chaque jour de l'année, et sans parvenir à se lasser, le même et unique morceau de musique. Trouvait-il vraiment, ainsi qu'il l'affirmait, ___________________________________ ___
Épidémie 11
l'inspiration nécessaire à son travail dans ces notes inlassablement répétées ? Marc pouvait paraître étrange à qui ne le connaissait pas et ce fut, elle s'en souvenait encore ce soir, le premier qualificatif qui lui vint à l'esprit lorsqu'il n'était encore qu'un chef putatif. À présent, elle avait un peu appris à le connaître, à percer certains de ses petits mystères qui, à ses yeux, le rendaient attachant.
Il lui parlait avec douceur, comme il le faisait toujours, et son flot de paroles se buvait tout aussi bien que le vin doux et cependant capiteux qui accompagnait leurs agapes. En dépit du monde qui les entourait, ils eurent l'un et l'autre la douce impression de vivre un moment d'intimité qu'ils n'avaient encore jamais connu. Bravant son tempérament réservé, Marc fit l'effort de parler un peu de lui. « Savez-vous comment m'est venue ma vocation ? » La politesse interdisait à Armelle de lui répondre tant que des aliments subsistaient dans sa bouche alors elle écarquilla un peu les yeux pour lui montrer combien cela l'intéressait puis accentua sa réponse d'un signe de dénégation qu'elle fit avec sa tête.
« Cela va vous sembler puéril, mais j'étais enfant alors, aussi soyez gentille de ne pas vous moquer. Dans sa jeunesse, mon père avait beaucoup aimé un livre qu'il m'offrit à l'âge de neuf ans. Mais pour un garçon de mon âge, celuici me semblait bien trop volumineux pour que j'en entreprenne la lecture.
Mon père, voyant que je ne le lisais pas, m'interrogea puis, finalement s'offrit de me le lire à haute voix. Cela faisait bien longtemps qu'il ne l'avait plus fait et malgré mon jeune âge je compris que par le truchement de cette faveur qu'il m'accordait, il brûlait de revivre l'aventure de ces personnages dont j'ignorais encore l'existence. Voulait-il retrouver sa jeunesse ou seulement le récit qui avait dû, des années plus tôt, le passionner ? Il me souvient seulement qu'il ne m'avait jamais raconté d'histoire avec une telle emphase.
Grâce à lui, j'avais chaque soir l'impression de m'être échoué, moi aussi, sur cette « île mystérieuse » de Jules Verne. Le plus beau moment de ma journée fut pendant de longs mois celui où je me couchais. Il s'asseyait à mon côté et je savais que j'avais alors devant moi un quart d'heure entier d'aventures à vivre, de merveilleuses découvertes à faire. Comme mon père, comme des millions de lecteurs sans doute, j'étais fasciné par ces héros, échoués sur une île vierge de toute civilisation et qui se montraient peu à peu capables de la récréer. Assembler quelques bambous pour construire une table ou une palissade était une chose, mais fabriquer des _______________________________________
Épidémie 12
objets en fer ou même des briques
à partir des simples éléments que la nature leur offrait me semblait proprement
incroyable. Je compris dans ces merveilleux moments tout ce que le savoir
pouvait apporter et je voulus à mon tour devenir savant. Vous voyez, ma destinée
a été guidée par un simple livre dont l'écriture remonte à plus d'un siècle. »
Armelle l'écoutait avec une grande attention en même temps que son regard
s'était fixé sur lui. Elle cherchait même, avec ce qui reste d'instinct olfactif
à la race humaine, à capter son parfum. Presque à son insu, tous ses sens
convergeaient vers Marc. C'étaient les premiers signes de l'amour, sans doute,
qui commençaient de se manifester, mais encore indicibles comme des feuilles
tapies dans leurs bourgeons, elle ne les perçut pas, pas encore, comme tels.
Elle se sentait naturellement bien et n'aurait voulu se trouver à nul autre
endroit que celui-ci à ce moment-là. Tout autour d'elle semblait s'être évanoui.
Une foultitude de gens dînaient et parlaient, mais elle les voyait à peine et
malgré le bruit alentour, elle ne percevait nulle autre voix que celle de Marc.
Le temps devait passer puisqu'ils terminaient leur dessert et que, par simple
gourmandise, elle venait de commander une glace, mais elle ne songeait pourtant
pas à regarder sa montre. Jusqu'à présent, seul son travail pouvait l'abstraire
du monde et voici que pour la première fois, le même phénomène se produisait
avec cet homme qu'elle commençait seulement de découvrir.
Au cours de cette
soirée, la première qu'ils partageaient, Armelle n'avait rien dit, préférant
écouter celui qu'elle ne voyait plus ici comme un supérieur et qui nouvellement
se livrait en paroles. Tandis qu'il réglait l'addition, elle chercha des
souvenirs à comparer, mais elle n'en trouva aucun qui se rapprochait de ce
simple dîner. Dix ans les séparaient et elle était plus souvent invitée dans des
soirées privées ou des boîtes de nuit qu'à dîner dans un restaurant chic. Il
vint la rejoindre, l'aida à se vêtir puis, d'un geste qui n'était né que de la
simple galanterie, posa légèrement la main derrière son dos, comme pour
l'accompagner à sortir. Elle la sentit à peine et pourtant juste assez pour en
noter la présence. Tandis qu'elle achevait sa comparaison de souvenirs, son
intuition lui révéla que tout allait changer désormais.
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Épidémie 13
IV
L'ambition de Sallé était grande et elle était bien servie par son esprit retors et intelligent. Il ne lui vint même pas à l'idée de se jeter dans le bureau de Grauer, toutes affaires cessantes, pour venir parader avec le mémorandum de son chef d'équipe dans les mains. Au contraire, dès le lendemain, il demanda à sa secrétaire d'annuler tous ses rendez-vous et consacra sa journée à le lire de la façon la plus attentive. Dans un code qui n'appartenait sans doute qu'à lui, il le surligna et l'annota avec des stylos de différentes couleurs. Sur quelques feuilles d'un papier simple, il prit d'abondantes notes et lorsqu'il eut terminé ce travail de lecture, il convoqua Bellard dans son bureau. C'était déjà le début de l'après-midi et le travail qu'avait entrepris le distingué professeur Sallé promettait d'être encore long. Avec autant de célérité que de dévouement, Bellard entra dans le bureau de son supérieur. Une à une, Sallé reprit les pages du mémorandum et s'arrêta sur chaque annotation inscrite en rouge. Il lui posait alors une ou deux questions, se faisait éclaircir tel ou tel point qui lui semblait obscur ou, éventuellement, sujet à une mauvaise interprétation. Sur d'autres feuilles blanches, il consignait les réponses que son chef d'équipe lui faisait et, pour plus de sûreté, il enregistrait même la conversation sur un petit magnétophone dont la taille n'excédait pas celle d'une petite pile ronde.
Malgré sa longue
expérience, Marc demeurait bien naïf et songeait que son directeur voulait
simplement bien comprendre l'aboutissement de ses recherches et que, en temps
que chercheur, ce dernier était profondément intéressé par la découverte qu'il
avait faite. Le roué professeur Sallé le lui laissait accroire et usait pour
cela d'une empathie feinte à la perfection. Sallé savait convaincre quiconque
qu'il était du même côté que lui, que les problèmes qu'il rencontrait étaient
aussi les siens, qu'il partageait ses visées et ses idées. Et puis, il était
tout de même de la profession et il ne manquait jamais d'utiliser cet esprit de
corps pour convaincre ou amadouer. Marc Bellard faisait partie, d'une certaine
façon, des ratés de la société. D'où lui venait-il que, au début de son siècle,
il put encore cultiver d'aussi désuets sentiments que la probité, la candeur et
même l'idéalisme ? Plus personne à présent, ne pensait ainsi, mis à part
quelques-uns qui, comme lui, occupaient des postes exigeant justement un certain
désintéressement. Sans s'en apercevoir, Marc Bellard se laissait dépouiller de
son travail pour la seule gloire de l'honorable professeur Sallé.
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Épidémie 14
V
Paris – Ministère de la Défense Paul Grauer avait été prié de bien vouloir patienter dans l'un des salons particuliers qui permettaient d'accueillir discrètement des visiteurs en quête d'anonymat. Personne ne songeait à nommer cette pièce « salle d'attente », bien qu'elle en eût la fonction. Le décor donnait plutôt à penser à une pièce de château et l'endroit était si vaste qu'il contenait aisément des agréments aussi divers qu'un piano à queue, un billard français aux dimensions extravagantes, un bar, deux canapés et quatre fauteuils faits d'un cuir ostensiblement luxueux ainsi qu'un bureau style Napoléon III. Les murs étaient couverts d'une épaisse tapisserie, elle-même ornée par quelques tableaux de grandes dimensions ceints de lourds cadres peints à l'or. À elle seule, cette pièce donnait une bonne représentation de ce qu'étaient les ors de la République.
Invité par le ministre lui-même, on le faisait tout de même attendre dans cette antichambre aussi impersonnelle que le hall d'un grand hôtel. La ravissante hôtesse postée derrière le bar avait beau se montrer prévenante, ses traits demeuraient figés comme dans la pierre. Attendre était l'une des choses que Paul Grauer était pratiquement incapable de supporter. Angelix était un fief sur lequel il régnait et il avait pu, tout à sa guise, organiser son groupe de telle sorte qu'il n'eût jamais à attendre. Mais il se trouvait à présent hors de ses murs, chez un commanditaire qui lui assurerait peut-être une rente à vie.
Il faisait en tout cas l'impossible pour s'en persuader, mais n'y parvenait qu'avec peine. Il devait se concentrer pour ne penser qu'au contrat et tenter d'oublier l'affront qu'on lui faisait en le laissant patienter. Il s'était pratiquement prostré dans un fauteuil et tenait fermement une petite mallette noire sur ses genoux. Il avait même conservé son pardessus, gratifiant au passage d'un regard noir l'hôtesse qui lui avait proposé de l'en défaire. Celleci savait par expérience qu'il ne fallait jamais tenter de déposséder les visiteurs des objets qu'ils emportaient avec eux et tout particulièrement les mallettes, les sacoches ou parfois même les valises. Un certain nombre d'entre eux s'enchaînaient même à leur bagage, comme s'ils y tenaient autant qu'à leur propre vie.
Après une vingtaine de minutes d'attente, la porte s'ouvrit enfin et un huissier annonça haut et fort à l'impétrant que le ministre allait le recevoir.
Paul Grauer exprima son impatience et _______________________________________
Épidémie 15
son agacement dans un profond soupir puis, sans perdre un instant, se leva et suivit son interpellateur. Plus fonctionnel que le salon d'honneur, mais tout aussi luxueux, le bureau du ministre n'était plus un sujet d'émerveillement pour ce visiteur qui connaissait bien ce lieu. Encore assis derrière son bureau, le haut fonctionnaire se leva et fit quelques pas dans sa direction pour l'accueillir chaleureusement : – Ah, Grauer, mon ami ! Qu'il me plaît de vous revoir ! – Bonjour, Monsieur le Ministre. Répondit-il en s'efforçant de sourire, chose déjà peu naturelle chez lui, et de contenir sa rancune.
– Je ne vous ai pas trop fait attendre au moins ? « Pense au contrat, se disait-il, pense au contrat ».
– Mais non, pensez-vous, j'arrivais à peine.
« C'est bien parce que ça va nous rapporter des millions. Autrement, je lui aurais bien appris la politesse à cet intérimaire. » C'est ainsi que Paul Grauer nommait les responsables du gouvernement, ministres compris. Il expliquait à ses proches collaborateurs qu'ils étaient élus et n'étaient donc là que pour un temps. La meilleure preuve en était que le ministre en place prenait la plupart du temps livraison des commandes passées par son prédécesseur.
– Alors, mon ami, je ne vous demande pas ce qui me vaut l'honneur de votre visite.
– Non, bien sûr. Nous connaissons tous deux l'affaire qui nous occupe. Je viens vous apporter, comme cela est prévu dans notre contrat, un rapport sur l'état d'avancement de nos travaux.
Grauer tira une clef d'une poche intérieure de son pantalon qu'il ficha successivement dans les deux serrures de la mallette avant de faire tourner les cinq molettes qui recelaient le code secret d'un troisième verrou. Il en fit sortir un disque compact qu'il tendit au ministre en ajoutant « procédure habituelle de chiffrement ». Autant il prenait plaisir à mettre en scène toutes ces précautions tout en étant convaincu de leur nécessité, autant le ministre regardait ce folklore d'un air amusé, comme si cela n'existait qu'au cinéma.
– Naturellement, mon ami, naturellement. Mais en quelques mots, voudriezvous bien me résumer cela ? – Bien entendu. Nous possédons à présent le vecteur le plus approprié et nous le maîtrisons. Il s'agit d'un gaz.
– D'un gaz ? Interrompit-il avec un peu de stupeur.
Ce mot le renvoyait à de terribles périls inscrits dans sa mémoire : le gaz moutarde, les chambres à gaz dans lesquelles succombèrent des millions d'innocents, le gaz sarin. Tout, dans ces trois son lettres, lui faisait peur. _______________________________________
Épidémie 16
Voyant
son interlocuteur saisi par l'inquiétude, Grauer se fit rassurant :
– Mais soyez
sans crainte, Monsieur le Ministre, c'est sans danger.
– Vous en êtes sûr ? Avez-vous déjà effectué des tests ? – Bien sûr, Monsieur le Ministre, abrégea Grauer qui ne voulait pas s'attarder sur cette question.
– Et quand serez-vous prêt, mon ami ? – Ce n'est plus qu'une question de mois, maintenant.
– Hum... N'oubliez pas que vous n'êtes pas tout seul sur les rangs, mon ami, et qu'il n'y aura qu'un contrat de fourniture, un seul ! – Nous le savons, Monsieur le Ministre, nous le savons. Nos équipes travaillent sans relâche pour aboutir et, comme vous le savez déjà, j'ai placé mon plus éminent collaborateur à la direction de ce projet, et il est parfaitement secondé par un chercheur aux talents déjà confirmés.
– Vous connaissez la sensibilité de ce projet. Vous vous assurez naturellement que vos employés qui y travaillent ont bien toutes les qualités requises. Il semble que nous soyons en avance sur les autres pays dans ce domaine, même sur les États-unis. Voyez-vous mon ami, il serait fâcheux, très fâcheux même, que vos travaux tombent en d'autres mains .
– Je comprends, Monsieur le Ministre. Mais nous sommes sûrs d'eux. Pour tout vous dire, le second du professeur Sallé est un naïf.
– Un naïf ? Mais comment faites-vous donc pour en trouver encore ? Il en reste si peu de nos jours. Et ceux qui le sont à la naissance perdent si vite le don. Ah, comme cela nous serait utile au ministère...
Grauer n'avait plus rien à ajouter, mais le ministre restait pensif ; il n'osait pas interrompre le fil de ses pensées pour prendre congé.
– Vous me ferez tout de même transmettre les fiches des personnes qui savent quelque chose de ce projet Veridad, comme vous l'appelez chez vous. C'est drôle, on m'a rapporté qu'une équipe russe avait nommé le sien « Pravda ». Ils ne manquent pas d'humour...
– Bien, Monsieur le Ministre.
– Et inutile de vous déplacer, mon ami. Un échange électronique suffira.
Naturellement, il n'est pas nécessaire d'inclure la fiche du professeur Sallé.
Nous savons qu'il fait partie de la maison.
– Je vous présente mes respects, Monsieur le Ministre. Conclut Grauer alors qu'il se levait déjà de son siège.
Agacé, mais soulagé d'en avoir fini avec _______________________________________
Épidémie 17
cette corvée, Grauer s'engouffra dans la limousine qui l'attendait dans la cour intérieure du ministère. Il ne pensait plus qu'à une chose : retrouver son petit empire et régner à nouveau sur ses sujets.
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Épidémie 18
VI
Depuis plusieurs jours, Marc se posait la même question sans réponse et ne parvenait pas à imaginer de protocole lui permettant de lever l'interrogation.
Comment parviendrait-il à connaître la durée des effets du gaz ? Il avait déjà procédé, avec l'aide d'Armelle, à quelques expérimentations, mais celles-ci n'avaient tout au plus qu'une valeur indicative. Des rats avaient inhalé Veridad et, en moins d'une journée, tout le principe actif de la molécule s'était évanoui. Cependant, même à des doses indécelables par ses instruments, il se pouvait que celui-ci agît encore. Inversement, même encore présent dans l'organisme, le produit pourrait ne plus agir, car insuffisamment concentré. Il savait pertinemment, depuis le début du projet, que ses expériences sur des animaux ne permettraient pas de lever toutes les interrogations. Angeli Xs'était construit une solide réputation dans la mise au point de traitements neurologiques et Marc y avait lui-même participé. Mais pour la première fois, il travaillait sous le sceau du secret-défense et il ne pouvait pas, comme par le passé, faire appel à des volontaires humains pour valider ses travaux.
Le professeur Sallé lui avait expliqué, trois ans plus tôt, que plus encore que pour les projets antérieurs, il devait adopter la plus grande discrétion sur son travail. Il lui expliqua que celui-ci intéressait le gouvernement et la défense.
On lui fit même rencontrer un psychologue de l'armée dont la mission était de cerner sa personnalité et, in fine, de valider ou non sa participation au projet. On fit aussi une enquête discrète et approfondie sur lui, mais Marc n'en sut jamais rien.
Il n'eut même pas
besoin de recourir à des volontaires pour satisfaire au Xtests légaux
d'innocuité puisque sa découverte ne donnerait pas lieu à la production d'un
médicament commercialisé. Marc cherchait toujours, sans autre ressource que
celles de son cerveau et de l'ordinateur de la compagnie qui recelait des
milliers de protocoles bien établis. La solution se trouvait peut-être dans les
entrailles de cette machine, mais ce n'était pas certain. Il vivait presque en
ermite dans son bureau, mangeait d'un rien en face de son ordinateur, dormait
quelques heures sur son canapé tandis que, comme lui, le Boléro de Ravel
tournait en boucle. Une fois ou deux, Armelle l'avait vu dans cet état. Il lui
avait chaque fois semblé qu'il ne s'agissait plus du même homme et dans ces
moments critiques, il incarnait parfaitement l'image qu'elle s'était faite du
chercheur fou lorsqu'elle était enfant. Elle pouvait aller et venir dans son
bureau, cela ne le dérangeait pas. Qu'elle s'y installât, il n'y eût même pas
prêté attention. Perdu dans ses interrogations
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Épidémie 19
comme s'il fut le prisonnier de Dédale, il semblait entouré de murs invisibles, mais épais qui lui renvoyaient ses pensées tout en refoulant tout apport extérieur. Peu à peu, son aspect physique se ressentit de son mode de vie. Sa barbe poussa, ses cheveux n'étaient plus coiffés et commençaient même à se coller les uns au Xautres, son hygiène incertaine lui creusa davantage les sillons que ces nuits où son esprit torturé s'exacerbait inlassablement avaient tracés.
Impuissante, mais attentionnée, Armelle souhaitait l'aider de tout son coeur, mais elle se savait inutile. La plus pointue de ses connaissances n'était pour lui qu'un postulat et son expérience avait tout entière été construite auprès de lui. Alors, elle venait simplement lui rendre visite. Elle lui apportait de quoi se restaurer, lui posait des questions qu'il n'entendait même pas tant il était plongé dans ce monde dont lui seul avait la clef. Plus rien d'autre que son écran d'ordinateur n'existait pour lui et il ne remarquait aucune de toutes les attentions de son assistante. Elle avait beau poser son regard admiratif sur lui, elle pouvait user d'un ton de voix que nombre d'hommes auraient apprécié, Marc demeurait inaccessible à son charme. Elle ne s'en offusquait cependant pas, car elle savait, elle comprenait parfaitement qu'il se trouvait sous l'emprise d'une transe dont il ne pourrait se libérer que seul, en faisant ce à quoi la nature l'avait destiné : percer ses secrets. Ni elle, ni personne n'était capable de le faire sortir de son état d'hébétude et seule la découverte saurait le désenvoûter. Elle ne pouvait qu'essayer de l'accompagner, ce qu'elle tentait de son mieux.
Même au prix de
ses années de jeunesse qui lui restaient, elle eut ces jours-ci envie d'être
plus âgée de dix ans pour être son égal et participer vraiment à la quête dans
laquelle il s'était lancé seul. Elle s'imaginait avec lui, pesant les avantages
et les inconvénients de tel ou tel protocole, cherchant par le seul calcul les
réponses aux questions qui les taraudaient. Elle voulait alléger son fardeau de
moitié, partager ses motifs d'insomnies. « Comment un tel cerveau pourrait-il se
mettre au repos alors que tant de questions l'assaillent ? S'interrogea-t-elle.
Il ne peut s'arrêter qu'à l'épuisement, pour quelques heures seulement. » Elle
voulait être comme lui, prendre part à son travail, ses recherches et même les
délires qui, occasionnellement, devaient survenir.
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Épidémie 20
.............A suivre.........
Garand Vincent - Epidémie
-
Roman
(2006) - 282 pages - 82000 mots -
- Format 12x18 - Caractères petits -
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