ET VOGUE LA GALERE
Tant bien que mal nous devons suivre notre parcours avec les moyens du bord ; nous n’en avons pas d’autres. Seulement, par malchance viendrait s’ajouter un problème délicat.
Nul ne le contestera. Chaque jour nous dégradons un peu plus notre environnement, les progrès de la civilisation nous plongent dans un milieu de plus en plus délétère. En retour, nous devrions faire face à ses agressions et nous ne bougeons pas ou si peu. Nous savons pourtant qu’à tergiverser il sera de plus en plus difficile d’y parer. Nous savons aussi que d’autres dangers encore inconnus, conséquences de nos entreprises passées, actuelles ou à venir, se découvrent tous les jours et nous apparaîtront sans cesse. Nous n’en prenons pas vraiment conscience. Nous attendons, collant des cataplasmes ici et là. Il faudrait les prendre au sérieux, les analyser, chercher à les comprendre et prendre, contre vents et marées, les mesures draconiennes qui s’imposent si elles existent et… s’il n’est pas trop tard. Or, il Paraît qu’en ce monde « nous sommes gouvernés par des médiocres supérieurs ».
Dans ses Carnets d’un biologiste, Jean Rostand a aussi écrit : « Nous serons aussi étonnés, plus tard, d'avoir eu des politiciens pour maîtres que nous le sommes d'avoir eu des barbiers pour chirurgiens. » Le sens péjoratif de politiciens ne lui a certainement pas échappé.
Si donc nous devons poursuivre dans la voie où nous sommes engagés avec des guides errants et par surcroît dans le mensonge généralisé, il est évident que nous irons droit dans le mur encore plus vite.
Or, Monsieur Rostand, éminent biologiste, par ces phrases sans commentaire à la manière des Pensées de Pascal ne nous a pas éclairés quant à sa vision du monde, ses orientations, selon lui, dans un plus ou moins proche avenir.
Qu’a-t-il voulu nous dire ? Allons-nous voir disparaître les gouvernements, l’autorité qui nous oblige à faire, qui nous interdit de faire et la politique politicienne purement et simplement ? Venant d’un savant qui n’ignorait sûrement pas grand-chose de la nécessité à ce que tout groupe humain soit organisé et dirigé, émettre une pareille idée aurait été de sa part une farce.
Pensait-il à l’anarchie ? Se libérer de toute contrainte sociale, faire ce qui nous plaît à la seule condition de ne pas nuire à autrui, serait-ce la seule règle à respecter, il faudrait en décider. Une autorité dont nous ne pourrions nous passer devrait édicter cette règle, en contrôler l’observation, et, ce faisant, faire encore de la politique, si peu que ce soit.
Par ailleurs il ne suffit pas d’être libre d’agir sans léser personne, il nous faut aussi agir dans le même sens. L’aventure humaine n’est pas individuelle. Si, de foncièrement tribale par nature, elle a pris une forme grégaire accidentelle en se multipliant outre mesure, tout en ne pouvant conserver que des mœurs tribales (devenues peu efficaces) dont elle est pétrie, il n’en faut que mieux s’entendre sur un minimum de devoirs et de droits, d’activités et de comportements, à la recherche d’un résultat commun. Cette condition préside à la survivance des êtres vivants en interdépendance et les humains y sommes soumis plus que bien d’autres, à tout instant.
De plus, le complexe enchevêtrement des activités humaines ne permet pas de savoir, dans tous les cas, si l’on porte atteinte à autrui en agissant à sa guise. Même par les actes les mieux intentionnés, peut-on avoir la certitude de ne léser personne ? Tous les garde-fous disposés par la loi ne nous en mettent pas à l’abri et sans la loi ce serait pire.
De toute façon la question ne se posera pas, l’humanité n’a pas la faculté de se transformer en autant de petits saints infaillibles. L’anarchisme est une doctrine contre nature, en contradiction avec nos instincts, une rêverie parmi tant d’autres qui ne tient pas debout.
Alors, si nous devons continuer à être gouvernés, par quoi nos politiciens seraient-ils un jour remplacés ? Serait-ce que le gouvernement des peuples, devenant de plus en plus technique, comme toute gestion des affaires humaines, dépassera l'entendement de ces médiocres supérieurs ? Serait-ce que ces médiocres supérieurs seront de plus en plus médiocres et de moins en moins supérieurs vis-à-vis les problèmes de plus en plus difficiles à résoudre qui surgissent ? Sera-ce que leurs bévues, dont ils font lot commun depuis longtemps, devenant de plus en plus nombreuses, de plus en plus criardes en regard des bonnes décisions qu’ils devraient prendre, sera-ce que ces bévues commentées, étalées par les journalistes, critiquées par les intellectuels, vont un jour leur rendre la place intenable ? Est-ce là ce que nous devons entendre ? Si oui, la passation des pouvoirs semble problématique. Où se trouvent des hommes compétents capables de remettre de l’ordre dans nos sociétés et nos activités destructrices ?
Pour l’heure, autant qu’on s’en souvienne, depuis deux mille ans la politique est un club fermé. Y entrer n’est pas aisé. La porte est étroite et les bonnes places pour se dévouer au gouvernement des peuples sont difficiles à prendre. En vérité, ce dévouement est un des moyens d’obéir à son instinct de dominance dont le but, auquel il ne parvient plus dans la supertribu, consistait à maintenir la cohésion de groupes de quelques douzaines de sujets.
Comme le disait plaisamment Monsieur Edgar Faure : «Les promesses électorales n’engagent que les électeurs. » Les militants politiques ont la faculté de choisir un parti, de combattre pour des idées. Avec les électeurs de base, ils sont les bienvenus pour gober les paroles auxquelles on leur fait accroire.
Encore heureux d’être électeurs, d’avoir un semblant de mot à dire, quoique l’électeur ne fasse que favoriser l’ascension de son favori qu’il pourrait tout aussi efficacement choisir au hasard des candidats qui lui demandent son suffrage, car ensuite, s’il obtient quelques chose c’est par la pression, la force qu’il exerce sur les élus et les partis. D’ailleurs, de droite ou de gauche, les gouvernements rencontrent les mêmes difficultés, connaissent les mêmes manifestations de mécontentement, les mêmes grèves des administrés. D’un bord ou d’un autre, les électeurs ne cessent de réclamer. Chacun réclame les avantages qui lui conviennent ; réclamations souvent exorbitantes d’un côté et mauvaise volonté de l’autre à céder sur ce qu’il serait possible et juste d’accorder.
Un grand nombre d’électeurs restent fidèles à un parti. Régulièrement déçus par ses représentants du moment, ils persistent et, aux élections suivantes, donnent à nouveau leurs voix à ceux qui leur ont fait prendre des vessies pour des lanternes ou à leurs amis et alliés de circonstance. Entre temps, des années se sont écoulées et l’on continue à se laisser promettre la lune.
Les réunions électorales, les débats politiques à la télévision font recette. Une large minorité populaire s’en régale. Aux yeux des électeurs ces joutes tiennent du pugilat. Chacun y voit un vainqueur et un vaincu ou encore, aucun des participants au débat n’étant de son parti, il les renvoie dos à dos.
Le lendemain les débats sont repris entre amis, les critiques des uns s’opposent à l’approbation, à la béatitude ou guère s’en faut, des autres. L’accent est mis sur l’aisance verbale de nos représentants à la Chambre et aux ministères, sur leur maintien, la couleur du costume, sur leur physique. Les cheveux un peu dégarnis plaisent aux femmes, l’air autoritaire séduit les hommes : « Celui-là, au moins il en a ! ». Et l’autre, goguenard, de questionner : « De quoi tu parles, des comptes en Suisse ? ».
La masse, non intéressée par ces diatribes ne retient que les slogans (Formule brève pour propager une opinion ; phrase publicitaire concise et originale, conçue en vue de bien inscrire dans l’esprit du public le nom d’un produit, d’une firme, dit le dictionnaire) et les électeurs iront aux urnes faire leur devoir. Ils voteront pour celui qui, comme disait ma grand-mère : « Avec ses lunettes il marque bien, et puis il a bien parlé. »
Il y a quinze mille ans, les bulletins de vote étaient nos jambes. Où le chef allait nous le suivions (à la vue et à l’odeur). Il n’avait pas de programme électoral en cent dix propositions et n’avait pas besoin de faire de grands discours. A cette époque nous nous comptions sur les doigts de huit pieds et huit mains, ceux de mon père, ma mère, ma sœur et moi, plus quelques doigts que l’on nous prêtait en cas de besoin. Par contre, quand nous en avions de trop, nous refusâmes toujours de nous les couper afin de mettre le registre de l’Etat civil à jour. Nous nous perdions un peu dans la marmaille ; quant aux adultes nous nous connaissions tous, forcément. Nous savions ce que chacun valait. Les valeureux, les couards, les serviables (nous l’étions tous peu ou prou, dans notre intérêt), les débrouillards, les infatigables, chacun était à sa place, le chef comme les seconds ordres.
Démocratie, dictature, nous n’avons rien inventé. De mon temps un mélange des deux était pratiqué sans qu’on se posât de question. Les chefs n’étaient pas choisis mais ils ne pouvaient pas l’être et le rester sans notre accord tacite ; les chefs décidaient de nos allées et venues, mais étaient attentifs aux suggestions et les adoptaient sans arrière-pensée si elles étaient bonnes. Nous nous mouvions entre l’interdit d’interdire et la soumission. N’était-ce pas là un mélange tranquille de dictature et de démocratie ? La rose au poing, quoi ! Sauf que nous ne le prenions pas dans la gueule et qu’il ne se refermait pas en nous vidant les poches.
Le chef ne pouvait pas tricher, il connaissait… le mot n’est pas assez fort : il évaluait tout son monde et nous le connaissions tout aussi bien. Ce qu’il faisait, ce qu’il décidait, allait de soi. Son intérêt : trouver sa pitance, concordait exactement avec le nôtre ; nous mettre à l’abri d’un danger, c’est ce qu’il s’efforçait à faire et nous l’épaulions. Le chef n’avait pas besoin d’une autorité démesurée ; il lui suffisait de marquer sa prééminence, son comportement, ses qualités faisaient le reste. Si exceptionnellement un chef aux capacités insuffisantes, poussé par son instinct dominateur un peu trop développé, était parvenu à la tête du groupe à force de grognements, il n’y restait pas longtemps. A cette époque, les erreurs, quelles qu’elles fussent, les attitudes pas convenables, ne pardonnaient pas, il y allait de notre existence. Un prétendant au trône l’affrontait et, s’aidant de l’assentiment de ses congénères, s’en était fait de l’autorité d’un chef qui ne nous convenait pas.
Maintenant les choses ont bien changé. Vous ? Nous ? Enfin ! je ne veux pas tout vous mettre sur le dos ! Après tout, j’y étais quand cela a commencé. Donc, nous n’avons pas cessé de nous éloigner de la nature. Nous vivons dans du béton aseptisé à coup d’aérosol, nous nous promenons dans des rues enfumées par des flux ininterrompus de bolides, au milieu de gens que nous ne connaissons pas, nous avons tout bouleversé, nous sommes allés jusqu’à inventer l’industrie alimentaire (Ca c’est trop gros, ce n’est pas moi), mais ce à quoi nous ne toucherons jamais, c’est à l’Homo sapiens sapiens que nous sommes. Les instincts primitifs qui nous animent resteront là et ne cesseront pas de réclamer en vain satisfaction. Tout ce que nous pourrons continuer à faire, c’est à nous rendre malades.
Ainsi, grouillant comme des fourmis, nous voudrions bien ignorer la multitude à laquelle nous nous heurtons constamment, avec laquelle nous sommes obligés d’avoir des contacts, et nous reconstituons notre tribu autour de nous. La famille, les amis, les associations à la poursuite de buts divers, ne serait-ce que se distraire, surtout pour se distraire, nous sont toujours indispensables.
L’homme n’a jamais vécu seul, il a besoin de contacts avec des individus de son espèce. Même si ces contacts se sont amenuisés et détériorés (là vous pouvez me croire), il reste viscéralement tribal. On ne naît pas ermite ; on le devient quand on ressent le besoin de s’isoler, quand le monde est devenu insupportable, même si l’on ne rompt pas tout contact avec ses semblables. Ce faisant, on veut retrouver la quiétude d’antan et l’on contredit la nature tribale de l’espèce. L’isolement prolongé n’est pas un mode de vie naturel à l’humain ; c’est un acte de lassitude, de défense. L’isolement volontaire total est extrêmement rare, anormal, c’est une aberration du comportement.
Dans le groupe tribal actuel réduit à quelques individus, en l’absence d’enjeu matériel, il s’en découvre tout naturellement que nous écoutons, que nous suivons, non seulement parce qu’ils semblent de bon sens, susceptibles de prendre des initiatives, mais aussi parce qu’il ont ce don de convaincre, de rassembler, que leur confèrent une sorte de fluide émanant de leur personnalité.
Dans les groupes où une certaine organisation est nécessaire, n’ayant rien à y gagner, sauf le prestige, souvent suffisant, d’ailleurs, pour vouloir s’imposer à toute force, en général personne ne s’impose réellement à la tribu ancestrale à taille humaine que nous perpétuons. Il arrive souvent que l’un ou l’autre soit choisi, soit prié de bien vouloir remplir telle ou telle fonction et qu’il l’accepte à son corps défendant.
Tout aussi naturellement, une hiérarchie de prestige s’installe. Des mésententes, des contestations émanant de points de vue différents ne manquent pas de surgir et des frictions de se produire ; mais les dominants ne s’acharnent pas à conserver leurs positions, sauf, et ils sont nombreux, si chez eux (de véritables malades) un instinct, un complexe de supériorité anormalement développé les y pousse.
Dans ce milieu restreint, à condition que trop de fous furieux ne l’infestent, je suis à l’aise, bien qu’il ne soit qu’un vague reflet des temps anciens. (Personne, sans les avoir vécus, ne peut imaginer la force et la constance des liens qui nous unissaient.)
A petite échelle, dans les grandes lignes, ce système ne vieillit pas et fonctionne toujours sur un modèle de très loin antérieur à nos origines d’hommes de Cro-Magnon, et de l’immense famille, de toutes les couleurs, dispersée à travers le monde.
Dans les niveaux au-dessus, le gouvernement des nations d’aujourd’hui n’a pas de commune mesure avec la simplicité de celui des petits groupes d’hier. Le surnombre ne nous a pas amené le comportement grégaire de l’abeille ou du termite par la même occasion ; nos grosses têtes ne nous dispensent pas de nos comportements instinctifs ancestraux. Le dilemme est d’arriver à gouverner des multitudes normalement ingouvernables de part leur nature. Néanmoins, tout est calqué sur le modèle d’antan. Les échelons du pouvoir, quoiqu’un peu plus fournies en nombre, se construisent sur les mêmes modèles ; c’est la forme, la manière et les moyens d’acquérir l’autorité et d’en appliquer les décisions qui diffèrent amplement. Les chefs ne se frappent plus sur la poitrine comme les gorilles ; la gestuelle semble s’être raffinée. Maintenant ils tiennent un micro. Ils sont filmés, passent à la télévision et dans le fond c’est la même chose, sauf que maintenant les paroles remplacent les actes et les prêches sonnent creux. Les chefs ne viennent plus au contact de leurs sujets que par souci de publicité. Se faire élire et réélire est une question de ronds de jambes. Ensuite, se faire obéir mobilise une foule de gens au service du pouvoir, des exécutants spécialisés agissant par procuration.
Parvenir aux plus hauts sommets de ces hiérarchies, rester dans le peloton de la course au pouvoir ou au moins progresser en bonne position vers les lignes de crêtes, n’est pas une entreprise de tout repos. Le chemin est raide, semés d’embûches et de crocs-en-jambe. Il n’est pas questions de se faire des politesses, des après-vous-je-vous-en-prie. Il faut se battre ; ça fait partie du jeu politique. Il faut gagner ; et pour gagner il faut battre les autres. Cela tient de l’étape du Tour de France où il faut monter trois cols et si possible arriver le premier, sinon ne pas se faire carrément larguer. Il faut de l’endurance, de la ténacité, car tous les jours les concurrents sont là et la course repart. En cours de route, quand ça frotte, comme disent les cyclistes, il faut oser prendre des risques et passer au culot, ne pas ciller mais au contraire montrer de l’assurance, toiser les concurrents, et démarrer ou prendre la roue si l’adversaire n’est pas à sa portée et ne pas décrocher, jamais, sous aucun prétexte. Parce que la victoire s’acquiert aux acclamations, il faut aussi une bonne mémoire et de l’aisance d’élocution pour s’en servir et si une certaine prestance accompagne le tout, tous les espoirs sont permis.
La politique est un sport compliqué ; un sport d’équipe agrémenté de luttes intestines. Ce l’était déjà un tout petit peu de mon temps. A Cro-Magnon, nous sentions de petites complicités entre grands singes ; elles commençaient à se faire jour. La malignité faisait son apparition. Le supérieur faisait valoir les subalternes et en retour ces derniers, à l’occasion, lui renvoyaient l’ascenseur. Mais toutefois, les sous-chefs, pour l’être, avaient reçu tacitement l’assentiment de chacun. Ils n’avaient pas usurpé leurs places, ils les avaient acquises au mérite, et non pas par des attitudes outrancières, car chacun les voyait à l’œuvre.
Les grands singes d’aujourd’hui nous tombent dessus. Connus ou pas, depuis peu ou depuis longtemps, en vérité nous ne les connaissons pas.
Le jour venu, il y en a un qui débarque. Il fait sa tournée électorale, serre des mains, affiche des sourires, nous vente plus ou moins lourdement ses mérites, ses bonnes intentions envers les affaires publiques qui ne vont pas bien si c’est le parti adverse qui tient les rênes ou qui vont encore être améliorées si c’est le sien, à condition de l’élire, évidemment.
Comme il se doit, il est accompagné d’un ancien qui navigue dans des sphères un peu plus élevées. « Faites-lui confiance, nous dit-il, je vous le recommande, vous allez voir ce que vous aller voir ». Les promesses pleuvent. En un tournemain tout sera régler, puis il fera ceci, il fera cela et encore, et encore. Nous sommes séduits, subjugués, nous votons pour lui. Il est élu, et, oh ! surprise ! en grande partie il ne tient pas ses promesses. Et nous sommes déçus.
Réfléchissons un peu. Comment voulons-nous qu’il tienne ses promesses ? Il ne le peut pas. Ce n’est pas de sa faute s’il nous a menti, c’est de la nôtre. Nous avons voté pour obtenir des choses irréalisables, lesquelles étaient évidemment les plus désirables dans cette longue liste de promesses et nous ont que mieux alléchés. Ces réalisations il nous les a promises. C’est vrai : chose promise, chose due. Nos instincts nous en ont fait venir l’eau à la bouche ; que pouvions-nous désirer de mieux ? Mais s’il ne l’avait pas fait, son adversaire ne se serait pas privé d’en promettre autant ; il nous aurait soutiré notre bulletin de vote, aurait été élu en ses lieu et place sans pour autant mieux tenir les siennes, de promesses, car tout aussi irréalisables. Puisque nous sommes prêts à croire n’importe quoi, les candidats aux élections sont bien obligés de nous promettre n’importe quoi s’ils veulent être élus. C’est nous qui les forçons à agir de la sorte.
Monsieur Edgar Faure ne disait pas pour rien qu’en politique les promesses électorales n’engagent que les électeurs. Ces derniers, c’est évidant, malgré leurs récriminations, sont plus sensibles aux promesses qu’aux manquements qui s’ensuivent. Le politique n’a donc pas de honte à promettre. Et s’il n’en a pas, il a raison de ne pas en avoir, sinon il ne serait pas là, n’aurait jamais été élu.
Car enfin ! la tournée électorale est un travail de représentant de commerce ; la seule limite imposée à leurs élans de bonne volonté est de ne pas aller jusqu’à ce que nous sentions que ce qu’ils nous promettent est exagéré, absurde, sinon nous les rejetterions. Ce n’est pas de leur faute si nous plaçons au-delà des nuages la limite jusqu’où ils peuvent aller. Mais le pire serait à coup sûr qu’un élu s’entêtât à réaliser tout ce qu’il a promis ; il nous mettrait dans des situations inextricables.
En vérité nous croyons au Père Noël. Nous, les adultes, pensons avoir imaginé ce personnage en le destinant au seul enchantement des enfants. C’est une erreur. Dans les pires situations nous espérons toujours la survenance miraculeuse d’un fait salvateur qui nous tirera d’affaire. Cet espoir nous donne la force de résister désespérément. Parvenu au découragement, malgré notre impuissance évidente, nous tentons encore de vains efforts ; l’instinct de conservation nous le commande. Le Père Noël, sans porter ce nom, est dans nos gènes et nous avons raison d’y croire : Le tour du troisième explorateur venant, il arrive que le lion n’ait plus faim.
La raison nous venant, nous crûmes que tout allait être possible. La machine à rêver nous prête une imagination débordante, nous n’avons plus besoin de fermer les yeux pour croire au Père Noël, nous y croyons les yeux ouverts. Malgré tout ce que nous voyons, ou plutôt ce que nous ne voyons jamais venir, nous espérons quand même et encore qu’un bon Samaritain va enfin nous l’apporter. Parce que l’instinct nous ensorcelle et ne baisse pas les bras, parce qu’il nous incite, en toute circonstance, à aller vers la réalisation de ce qui nous ferait plaisir, dans la mesure où la raison ne dépasse pas son immense capacité à rêver, elle s’ingénie à faire passer les rêves pour la réalité. L’instinct est entièrement d’accord, il gobe tout rond les sornettes que lui chante la raison. Qu’ensuite, insatisfait, il n’ait pas varié d’un pouce, qu’il réclame son dû et nous maintienne dans nos désirs inassouvis, ce n’est pas l’affaire du candidat.
Allons donc voter. Allons « voter utile. » Voilà entre autres un slogan qui s’est incrusté dans nos oreilles. Son emploi répété l’a un peu usé, mais il garde et gardera certainement de son efficacité.
Ce n’est pas un parti qui espère obtenir quelques pour cent des voix qui lance cet appel ; c’est celui qui espère l’emporter.
Ce slogan a une certaine efficacité parce que sans nous en douter, inconsciemment, il ne fait que renforcer une certaine tendance, un vieil instinct tribal. Les gens attirent les gens. S’il y a un attroupement, on va voir ce qui se passe. On ne rentre pas dans un restaurant déserté par les clients. Alors qu’à côté c’est plein, on ira plutôt voir si des fois il ne resterait pas une table libre.
Toutefois, en ce qui concerne les urnes, le système ne fonctionne pas avec tous les électeurs. Il ne faut pas trop ressentir d’aversion envers le quémandeur, ni trop d’attachement à la personne ou aux idées politiques affichées du candidat que l’on va délaisser. Si c’est le cas, à quoi bon lui donner sa voix et voir son candidat prendre une déculottée ; en fait, la prendre soi-même avec lui. S’il doit en être ainsi nous porterons donc notre bulletin de vote à celui qui a des chances d’être élu, au détriment de celui pour lequel nous n’aurions eu aucune hésitation s’il avait eu, à nos yeux, autant de chances de succès.
En agissant ainsi, ceux qui se sont laissé fléchir acquièrent un simulacre de pouvoir avec le « candidat de secours » qui, aidé par ce détournement profitable et répété un certain nombre de fois, a emporté la victoire. Il se passe alors la chose suivante : Le « faux » électeur est à la fois gratifié par son succès avec son « faux » élu et insatisfait de ce que ce dernier va bien pouvoir lui concocter. Il sera rapidement le plus acharné à le critiquer, lui trouver tous les défauts. Mais le voter utile continue son effet ; il est dans nos gènes.
Quant aux résultats pratiques de cette manœuvre diabolique, en approfondissant, on s’aperçoit que l’électeur aux prises avec deux instincts, deux désirs, décide d’abandonner l’un, c’est à dire le candidat dont il approuve les idées, au seul motif que ce candidat ne pouvant l’emporter ne peut lui donner satisfaction immédiatement. On s’aperçoit qu’agissant de la sorte, il participe à la victoire ou au maintient d’un candidat, d’un parti, à travers lequel il aura en quelque sorte le sentiment de gouverner (il l’espère) un peu lui-même, même si ce doit être par personne interposée et pas tout à fait dans le sens où il le voudrait. On s’aperçoit enfin, que condamnant ainsi la montée des idées par lesquelles il est le plus attiré, il condamne sa vraie raison de voter. Ce faisant, il retarde ou se prive de la satisfaction de voir un jour son désir principal se réaliser parce qu’il ne peut l’être tout de suite.
Il est évident que ces voix, détournées par cet artifice, peuvent maintenir longtemps aux commandes un parti dont la majorité d’un électorat non influencé, une majorité réelle, ne voudrait pas. Ce slogan, Votez utile, étant une réaction instinctive naturelle déjà présente chez les électeurs, c’est pour cela que lui donner adroitement un petit coup de pouce sera toujours efficace, comme le seront toujours les promesses non tenues.
Nous avons là l’explication du fait que des partis s’écroulent subitement après des lustres passés aux commandes du pouvoir. Parce qu’ils en ont trop fait ou pas assez, ils voient tout à coup qu’une importante partie de leur électorat qui votait utile, dont les vues ne sont pas tout à fait les leurs, prend la tangente et va voir ailleurs. Evidemment ils ignorent le processus ou, du moins, ils semblent l’ignorer, car après le scrutin, les analyses qu’ils en font ressemblent à des comptes d’apothicaires ; il ne leur manque que le chapeau pointu des Diafoirus au chevet du Malade imaginaire. Alors, pour eux, l’attente commence dans l’opposition, jusqu’à ce que leurs vainqueurs connaissent les mêmes déboires.
Les sondages également doivent modifier le vote. Si l’on reconnaît, plutôt si l’on sent, que le penchant de l’électeur à voter utile existe, alors il faut convenir qu’à la question : « Pour quel candidat allez-vous voter ? », influencé par les sondages précédents qui lui ont désigné lequel ou lesquels étaient les mieux placés pour obtenir la victoire, l’électeur, prêt à faire le pas, soi tenter d’y rajouter encore sa voix.
Les instituts de sondages, bien que certain ait émis cette idée (l’imprudent !), ne sont pas suicidaires et préfèrent dirent qu’ils ne le pensent pas ou ne le savent pas. Mais qu’ils se rassurent : Le désir de leur interdire cette activité vient certainement à l’esprit de la gent politique des petits partis qui ne le peuvent pas, et le, les partis en place n’y ont pas intérêt. Il faudrait donc que la manœuvre vienne d’un parti qui puisse interdire les sondages et qu’il le fasse, s’il y arrive bien entendu, parce que, par exemple, des sondages privés à son usage unique lui montreraient qu’il vient de perdre subitement la faveur de ses électeurs pour les consultations à venir. Le voter utile lui devenant néfaste, il pourrait alors avoir la tentation d’interdire les sondages pour éviter que les sondeurs enfoncent encore le clou.
Cette tentation, voter utile, est encore plus vraie au deuxième tour de scrutins à deux tours. Les candidats, les formations qui ont des politiques diverses mais dont les programmes déclarés ont des affinités et qui, dans l’ensemble, obtiennent le plus grand nombre de voix au premier tour, au second récupèrent même les voix d’une partie des électeurs qui s’étaient portés sur des candidats, des partis aux aspirations tout à fait opposés.
Aux élections suivantes, après une plus qu’éventuelle déception, notre devoir d’électeur, notre droit de choisir, de rectifier le tir, reste intact.
Mais de quoi avons-nous le choix ? De choisir notre candidat ? Que non ! Lorsque le candidat, de notre parti de gauche ou de droite, se présente et réclame nos voix, il y a longtemps que ses amis l’ont choisi à notre place. Notre candidat en fait est le leur et pour l’être il y a des lustres qu’il joue des coudes et grimpe au flanc de la montagne. Il lui a fallu dépasser nombre de prétendants, s’imposer, faire sa place au sein de la gent politicienne qui l’a précédé. Lorsqu’il y parvient, le plus gros est fait, mais ce n’est pas fini. Le premier essai devant les urnes a très souvent une veste en guise de récompense. Il lui faudra y revenir et continuer à se battre, à se maintenir dans le club ; dans le club où il y a beaucoup de concurrence et bien moins de soutiens.
Nous, électeurs, nous devons choisir ; ce qui implique que nous devons comparer entre les candidats. Or, auparavant, plus que toute autre chose, les candidats ont passé leur temps dans l’ombre, à grimper à la force du poignet dans les rangs du parti, et ne nous ont aucunement montré ce qu’ils sauront faire une fois arrivés. En somme, nous n’y pensons pas mais notre comparaison s’arrête à des dispositions de grimpeurs entre les prétendants au trône. Or, cette principale qualité n’est pas celle que l’on attend du grimpeur parvenu aux commandes. Et comme on ne peut pas avoir toutes les qualités, si l’on pense que la sagesse et la pondération s’accordent peu avec le désir de parvenir à ses fins personnelles, Rostand n’avait probablement pas tort : On peut être médiocre après avoir été un grimpeur supérieur. Ensuite, à moins d’être particulièrement maladroit, particulièrement médiocre, il faut s’accrocher, encore et toujours, se battre contre ses pairs pour surnager dans l’adversité, rester sur les listes électorales. Cette ambiance, intérieure aux partis politiques, transpire à l’extérieur ; les médias nous en donnent des échos, très diminués certainement.
Régulièrement, des sondages notent les élus qui agissent, dans la mesure du possible, de manière à conserver leurs chances de réélection. Ainsi, les gouvernants se chargent d’une tache de toute façon devenue impossible et, de plus, ajournent constamment des décisions pressantes, mais déplaisantes, susceptibles de diminuer leur cote d’amour auprès des électeurs.
De temps en temps, il se trouve des hommes politiques, qui par leurs actes de gouvernement, osent affronter le mécontentement populaire. Justifié ou pas, ce mécontentement ne tardent pas à leur faire essuyer des retours de flamme qui leur sont fatals. Ils ont plus de mal à revenir aux commandes, quand ils y parviennent, que d’autres ayant trempés dans des affaires malpropres. Il ne faut pas s’en étonner : Les petits avantages du chef allaient de soi à Cro-Magnon, alors que faire manquer la capture de la grosse bête par ses erreurs de manœuvre était autrement plus grave. Il suffit d’avoir jeûné deux ou trois jours contre sa volonté pour en être convaincu. Nos instincts réagissent donc correctement aux signaux reçus. Notre raison les informe d’une situation mauvaise. Peu importe d’ailleurs qu’elle le soit effectivement, il suffit qu’elle paraisse telle et la réponse en retour est simple : « Mets-toi à crier, écarte la cause du danger, et pour le reste laisse faire ; avant tout, sauve la bête. Tu ne vas pas faire la tête parce qu’au cochon il lui manque un jambon. »
Le nouvel arrivant en instance de titularisation dans la carrière politique doit aussi avoir de nombreuses qualités : les qualités requises afin de forcer les portes du club. On ne rentre pas dans les Ordres, on ne reçoit pas les sacrements de l’évêque si l’on prône l’athéisme ; on n’est pas admis dans les rangs de la Mafia si l’on est contre le trafic de drogue, l’escroquerie, le chantage et le racket en tous genres, voire l’assassinat au besoin ; on ne fait pas de tournoi au club d’échecs si l’on ne sait pas y jouer. Sauf exception, en certaines circonstances (un certain général et quelques autres en sont des exemples), on n’entre pas en politique sans être prêt à en pratiquer les rites ; ceux qui le tentent sans en posséder l’état d’esprit sont vite rejetés. En démocratie ou dictature cette condition d’entrée dans le jeu est identique.
notre candidat, en vérité craint moins les urnes que l’examen de passage en force et permanent dans le parti où il a élu domicile. Sa vraie bataille est là ; s’il tient tête, les urnes un jour finiront par lui être favorables. Tous les politiques sont fabriqués comme le bon pain, de la même façon, avec une surdose d’instinct de domination, un complexe de supériorité exacerbé sans lequel ils n’arriveraient à rien.
En comparaison, les chefs à Cro-Magnon étaient des timides. Leurs talents n’avaient point besoin de s’élever à un tel paroxysme et d’y demeurer.
Les prétendants qui parviennent à la tête d’une mairie de grande ville, à la députation, ceux auxquels on confie un portefeuille de ministre, ont commencé par les petits boulots dans le parti.
Après avoir montré de véritables talents de grimpeur, s’être conformés aux us et coutumes de la politique, après avoir reçu l’onction, quand l’appareil du parti les présente sur les listes électorales, ils ont enfin mis le pied à l’étrier. Cela leur a pris la moitié de leur vie active car, curieusement, à cette longue école de la politique on y apprend sur le tas. On y glane au jour le jour les tours de main, les us et coutumes de ces institutions et la bonne gestion de la chose publique selon ses idées, ses dispositions personnelles. Pas de diplôme exigé, pas d’examen de fin d’étude. Le coiffeur en a besoin s’il veut couper des cheveux car, sans son diplôme, le juge ne le manquerait pas à exercer indûment un si grave métier ; il pourrait faire des escaliers dans la toison de ses clients, quelle horreur ! Mais le ministre n’en a pas besoin ; ce peut être le premier… le premier venu.
Néanmoins, de bonnes études universitaires ne gâchent rien aux chances de progresser ; une carte de visite mentionnant une grande école, un état de professeur, ou quelques études qualifiées de hautes, en impose à ses collègues ; et la majorité des citoyens électeurs y voit du génie. Un diplôme de médecin, qui n’a rien à voir avec ce qu’il a à faire, donne du prestige au conseiller municipal ; s’il est à la voirie, les égouts et les intestins, surtout le gros, c’est pareil.
et nous sommes assez ingenus pour nous laisser persuader que nous votons pour un candidat que nous avons choisi.
Un candidat que nous aurions choisi, devrait être une personne connue dont l’instinct tribal serait si fort qu’il en serait grégaire. De nos jours cette qualité impossible lui serait essentielle. Comment les aimerait-il assez pour se soucier réellement et sans faiblir du sort de millions d’individus qu’il ne connaît pas, qu’il ne verra jamais ? Par ailleurs il aurait bonne renommée ; loyauté, droiture, honnêteté, probité, ne feraient aucun doute à son sujet. Ne demandant aucune charge ni honneur, il faudrait aller le trouver, le prier d’accepter de rendre ce service à la communauté. Et si en plus il possédait assez d’entendement lui permettant de s’y retrouver au milieu des conseillers intègres (Les Incorruptibles, comme à la télévision) qu’il devrait s’attacher, voilà un candidat qui serait choisi.
De ces gens il en existe des quantités. En général ils ne font pas de bruit, on en parle peu. Les oppositions qu’ils ne manqueraient pas de rencontrer dans la mêlée les font s’écarter de toute tendance à grimper les échelons d’un quelconque pouvoir politique. Ils n’ont pas la maladie des grandeurs, du moins pas de celles-là. De la politique, ils se contentent de dire, pas souvent, ce qu’ils en pensent. Ils le disent quelquefois assez fort, mais pas toujours, sachant que ce qu’ils peuvent en dire ne sera guère compris et aussitôt oublié. Leur vie bien remplie, ne leur laisse pas le temps d’écouter outre mesure des pulsions de dominance et d’avidité. D’autres instincts, plus forts chez eux, les en écartent, les tirent vers d’autres voies.
Ces instincts ne leur font toutefois pas défaut ; ils n’ont pas cette tare, ce sont des hommes comme les autres. Et quand il s’agit de ce qui les passionne, ils aiment bien, quand même, que leur valeur, leur rang, dans les activités qui les occupent et, partant, dans la société, soient reconnus. S’agissant de reconnaissance après coup, après avoir montrer ce qu’ils ont su faire, les contestations ne sont pas nombreuses car les preuves sont là. Mais, lorsque contestation il y a, ils ne manquent pas d’exprimer le désir d’obtenir gain de cause. Leur instinct les pousse à agir, comme il pousse tout le monde, et ils y montrent autant d’énergie que le commun des mortels.
Ici aussi les situations sont inversées. Les uns aspirent à une considération qui leur est due, les autres, par la force des choses, demandent notre considération avant d’avoir fait quoi que ce soit, si ce n’est de s’être jusque-là livrés à d’obscures batailles, des batailles n’ayant de productif que d’augmenter leurs chances de progresser dans la carrière politique. Laquelle carrière, à voir la vitalité avec laquelle elle est abordée et l’ardeur avec laquelle elle est poursuivie, doit exercer une certaine fascination et avoir de bons côtés.
Dans l’hypothèse où Jean Rostand aurait vu juste, la supériorité des médiocres faisant par les actes la démonstration de leur incompétence, il se pourrait qu’on en appelle un jour à des non volontaires, les priant de bien vouloir se sacrifier à la cause publique. Mais qui se chargerait de dénicher les bons non-candidats ? Qui nous garantirait que des malins entreprenants ne se chargeraient pas, par quelque tour de passe-passe, de nous en dénicher, de nous en fabriquer munis de tous les certificats de capacité et de bonne conduite souhaités ? Qui nous dit que nous ne serions pas trompés à nouveau ? Grimpe à l’échelle des puissants, cueille, amasse en un minimum de temps et au moindre effort sont des ordres instinctifs tellement développés qu’ils ne baisseront jamais pavillon.
Rien ne dit non plus que des gens honnêtes jusque-là, auxquels on présenterait le pain et le couteau de sorte qu’ils n’aient plus qu’à se mettre à table et à se servir, ne voient l’esprit de lucre se réveiller, se libérer en eux, et l’intérêt des administrés passer au second rang. Mais admettons qu’il n’en serait pas ainsi, que tout au moins ils œuvreraient plus efficacement pour le bien commun ; il faudrait aussi compter avec nous.
Dans les esprits d’aujourd’hui, le bon gouvernement est celui qui arrive et va, nous l’espérons, combler nos désirs, sans jamais que cela ne se réalise. Le mauvais est celui qui part, qui s’est gâté en route.
En amour le coup de foudre et très rapide, puis il faut beaucoup plus de temps pour se séparer. En politique, il faut beaucoup de temps pour se faire aimer et accepter, puis l’état de grâce cesse très vite, aux premiers mécontentements, dès que le lagon tahitien promis s’avère boueux et infesté de caïmans.
Malheureusement, si nous remplacions le mauvais gouvernement par un gouvernement d’eau claire sans monstre dedans, un gouvernement idéal ne laissant pas pourrir les situations, n’agissant plus au coup par coup, mais prévoyant à long terme, prenant les bonnes résolutions, nous ne verrions pas plus le bien fondé de ces dernières, comme nous ne nous apercevons qu’après coup des inconséquences des décisions actuelles. Nous serions tout aussi mécontents d’un tel gouvernement et nous en lasserions vite.
Une certaine dose de démagogie n’est pas faite pour nous déplaire. La démagogie des uns, les aide à conserver le pouvoir et fait rêver les autres ; et nous aimons trop à entendre ce qui nous fait plaisir ; nous ne nous lasserons pas des promesses de sitôt. Personne ne vit dans la réalité ; il n’y a que les sauterelles qui savent faire ça.
V
UNE NOUVELLE ESPECE ?
Tout bien considéré, il sera difficile de dire un jour : « Rostand avait raison » ; c’est à dire de voir surgir une autre race de gouvernants donnant toutes satisfactions comme il semble l’avoir laissé entendre.
Dans cette affaire nous sommes tous coupables. Nous admettons que des gens qui tapent dans un ballon encaissent des millions et les quelques milliers d’euros, autrement dit une misère, perçus par nos députés et ministres doivent les contenter. Que voulons-nous avoir à ce prix, sinon ce que nous obtenons ? De deux choses l’une : ou les capacités des bonshommes sont réelles et ils vont gagner un peu mieux leur vie ailleurs, ou ils sont un peu justes et aspirent à entrer en politique et y parviennent ; ce n’est pas une raison pour leur en demander plus qu’ils n’en savent faire quand ils prennent les commandes. Nous n’avons pas le droit d’être plus exigeants.
Et si le râtelier est mieux garni que ce qu’on l’imagine, ce n’est que justice. S’ils nous coûtent plus cher, ils ne font que rechercher les avantages auxquels les chefs ont droit. Mettons-nous à leur place. Ne considèrerions-nous pas que parvenir à attraper un bout de pouvoir et le garder (ce qui est plus difficile que de l’exercer lorsqu’on l’a en main) mérite déjà quelques avantages afin de marquer clairement sa place, sa dominance ?
Ce n’est donc pas de leur faute si au bout du compte nous n’avons pas les meilleurs, bien qu’ils nous en coûtent le prix.
A nous entendre, nous aussi, comme Jean Rostand, aimerions assister à l’avènement de gouvernants d’une autre étoffe à la tête de nos nations.
C’est la chose la plus facile, la plus utopique, la plus impossible à voir se réaliser.
Il suffirait de demander aux hommes politiques en place de se saborder, de se voter un relèvement de leurs indemnités de fonctions de quelques milliers à quelques dizaines de milliers d’euros, plus leurs frais évidemment, d’y aller largement et, parallèlement, de voter une loi qui dirait : « Tout grappillage, de quelque importance qu’il soit, sera puni de trente années de prison incompressibles sans possibilité d’aucune excuse, d’aucune circonstance atténuante » ; et de l’appliquer. Il ne faudrait pas oublier d’en promettre autant aux gens sans scrupule, aux affairistes qui monnaient les passe-droits et s’arrangent à atténuer les rigueurs de la loi jusqu’à en gommer tous les effets.
C’est tout.
Les instances instinctives et dirigeantes ne pourraient plus se plaindre (en leur for intérieur) de ne pas avoir la juste part qui doit revenir aux chefs. Le désir d’amasser encore plus n’en disparaîtrait pas, puisqu’il est naturel, normal et n’a pas de limite, mais le désir de ne pas suivre le chemin pris par les plus entêtés ou les plus malchanceux de leurs collègues, pardon, de leurs amis, les en dissuaderait.
Après que des portes de prison se seraient refermées pour trente années sur quelques-uns qui n’auraient pas pris la mesure du risque assez vite, juste le temps à ce que la réalité frappe les esprits… aux tripes, les amateurs seraient libérés de gros soucis leur prenant beaucoup de temps jusque-là. Il ne leur en resterait que plus pour jouer aux grands serviteurs de l’Etat et, qui sait, pour faire un peu mentir feu Monsieur Rostand, en devenant un peu moins médiocres, en prenant le temps de réfléchir un peu plus dans l’exercice de leur mandat, au lieu de passer leur temps à se plonger dans la moindre affaire, le risque en étant devenu trop grand.
A une époque où l’on ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur une nouvelle affaire, des députés avaient émis l’idée d’une déclaration de patrimoine à l’entrée en fonction. Cette annonce, réitérée deux ou trois fois, laissait entendre : « Voyez ! si nous craignions des indélicatesses nous ne viendrions pas vous mettre la puce à l’oreille ». Ce fut un vœu pieux, des paroles, démagogiquement correctes, en ce sens que, si ce contrôle est fait, on ne chante pas le résultat sur les chaines de tétévisions et de radio et, bien entendu, le patrimoine de sortie de fonction n’est pas étalé non plus dans les médias.
Trop de citoyens croient que les politiques s’embarquent sur cette galère et y reçoivent des embruns qui se transforment en pépites précieuses avant d’éclabousser les rameurs. Nous n’allons tout de même pas exiger qu’ils siègent en ciré de marin afin de ne pas se mouiller ?
Lors d’un conseil des ministres, il a été déclaré quelque chose comme : « Celui qui sera mis en examen devra donner sa démission ». C’était clair et net et, ainsi énoncé comme une règle du jeu avant de commencer la partie, peut-être un peu maladroit.
En tant que ministre, un seul semble-t-il s’est exécuté. Ca paraît peu, mais il n’a jamais été dit qu’on perdait la confiance des citoyens et qu’il était déshonorant de ne pas être pris. Le fait est que plusieurs d’entre eux ont été mis en cause, mais après, après avoir quitté leur poste pour d’autres raisons. Dans les cabinets, parmi les collaborateurs auxquels cette directive, cette prière ne semble pas s’appliquer, il y en a eu six ou sept qui ont donné leur démission. Le dernier en date a dit qu’il démissionnait en raison du ministère où il œuvrait, afin de ne pas être soupçonné de peser sur le déroulement de l’action judiciaire concernant des faits qui lui sont reprochés. Voilà qui est louable.
D’ailleurs, en politique, en toutes circonstances on se serre les coudes. Quand l’un est soupçonné de malversations, ses pairs, zut ! ses amis, lui gardent toute leur confiance pour la bonne raison qu’ils ne se prononcent pas à la légère et savent très bien qu’il n’a rien fait de mal. Des erreurs de gestion, oui, c’est possible. Mais qui n’en fait pas. Et si un peu plus tard, chose rare, il se retrouve condamné en cours de justice, là, bizarrement, on ne sait toujours pas qu’il a fait quelque chose de répréhensible ; ils ne s’en trouve pas un qui était au courant, à moins que, coaccusé, il se défende en essayant de lui mettre tout sur le dos. Autrement dit, jusqu’à preuve du contraire, on sait invariablement, avec certitude, que les malversations sont de pures inventions, mais on ne sait jamais quand on a piqué dans la caisse. Ne disons donc pas qu’il y a des rapaces parmi les hommes politiques. Il y en a eu mais il n’y en a plus tant qu’on en attrape pas d’autres.
Dame ! Il n’a jamais été dit non plus que ses amis ou simplement collègues dénonceraient le malveillant au cas de défaillance. Cela ne s’est jamais vu. Il arrive qu’en des mouvements d’humeur des allusions échappent au cours de débats ; elles ne sont qu’infondées ; les oreilles de journaliste ni de la justice ne les entendent, ne les rapportent ou s’en saisissent.
L’utopie étant en marche, en un premier temps, la Cour des comptes verrait fondre le volume de son rapport annuel. Le nombre et l’énormité des gaspillages actuels, le volume des sommes dilapidées qu’elle dénonce, avec le pouvoirs de déclencher des poursuites qu’elle n’actionne pratiquement jamais, contrebalancerait plusieurs dizaines de fois les émoluments supplémentaires perçus par nos hommes politiques.
Le rôle de la Cour des Comptes est de contrôler l’emploi des deniers de l’Etat ; peu lui importe l’inutilité à laquelle ils ont été dépensés. Son pouvoir de poursuite est limité à la tenue des comptes, aux erreurs d’addition mais pas de soustraction de la main à la main en monnaie pas trop sonnante et encore moins trébuchante. Elle peut remarquer au passage des coûts excessifs de travaux ; en cours de route les entrepreneurs savent comment gonfler les factures avec des suppléments imprévisibles, imparables, à cause de complications qui surgissent et auxquelles personne ne s’attendait. Les prévisions de départ grimpent facilement en route avec les imprévus. Qu’y faire, du moment que les comptes sont justes ?
Le plus économique est la fausse facture. Le contribuable devrait encourager cette pratique ; elle évite le travail effectivement fait, c’est à dire l’argent vraiment gaspillé pour tout le monde en faisant des travaux, des choses qui ne servent de rien à personne, juste pour toucher le denier du culte. Ce genre de travaux à but lucratif est assurément rare, la plupart sont des erreurs, qui coûtent cher au contribuable, mais des erreurs. Et de temps en temps, un pont en plein champ, les deux bouts à quelques mètres de hauteur, abandonné sans rien qui passe dessus pas plus que dessous, cela peut s’expliquer, mal, mais s’expliquer ; et un pont, planté là, en plein milieu du paysage, c’est moins visible. C’est ça la transparence : un mot que l’on entend assez souvent (pourquoi en a-t-on autant besoin ?) et qui signifie : voir au travers sans distinguer ce qui est au milieu.
C’est devenu la mode. L’histoire ne dit pas qui l’a dit le premier. Les pots de vin sont devenus des : « J’ai la conscience tranquille. Je n’ai rien mis dans ma poche. Ce que j’ai fait c’était pour le parti. » Ceci étant dit en nous regardant droit dans les yeux par l’intermédiaire de l’écran de télévision ou de la photo dans le journal.
L’auteur de cette phrase qui mise bout à bout chaque fois qu’on la prononce ou qu’elle est sous entendue couvrirait des centaines de pages, venait, alors que plus personne n’y croit, de découvrir la pierre philosophale ; laquelle, comme chacun le sait, consiste à transformer en or la matière vulgaire. Elle toucha le public autant que la justice et prit moralement place entre deux articles du code dont les auteurs ont dû oublier de l’y mettre ; elle transforma les indélicats en Arsène Lupins, en gentilshommes cambrioleurs puisque c’était pour le parti, appelant sûr eux la compassion plutôt que la réprobation.
Les volés, depuis, se sentent moins lésés ; du moment que le voleur ne met rien dans sa poche, ils n’ont plus l’impression que ça sort peut-être de la leur. C’est pourquoi il est maintenant de bon ton de réconforter le coupable ; de clamer l’intégrité, la parfaite honnêteté de celui qui vient d’être condamné, ho ! rarement, à quelques mois de prison avec sursis et d’années d’inéligibilité. Les cambrioleurs n’ont plus qu’à faire de même, dirent que le butin était destiné à leur vieille grand-mère et ils pourront garder la tête haute ; qui sait, le juge en aurait peut-être les larmes aux yeux en les condamnant.
Curieusement, avant la loi sur le financement des partis politiques, il n’était venu à aucun de ceux qui furent épinglés de dire la vérité, de dire que c’était pour le parti. Par grandeur d’âme, à moins que ce ne soit par manque de génie, ils supportaient seuls une justice pure et dure et ses conséquences sans pitié.
Au prix où sont les photocopieuses, le papier et l’encre à mille cinq cents euros et plus le litre quand on a une imprimante couleur dans les bureaux du parti, nous n’avons pourtant aucune peine à le croire. C’est pourquoi on a pu voir un individu lambda transporter quatre millions de francs en coupures (une vie de smicard) dans une mallette. Se rendant à la banque, il allait y verser ses petites économies durement constituées, en offrande au temple du parti. Et cette autre ! La propre fille d’un honnête homme a aussi déclaré publiquement : « Il cachait des sommes importantes dans une poutre et je suis allée en Suisse faire des versements sur un compte bancaire. » Elle ne le savait pas, la malheureuse : L’enrichissement personnel est la bête noire de ces philanthropes ; les transferts en Suisse sont voués au profit de la bonne œuvre dite Des Petits suisses ; il n’y avait pas de quoi en faire un fromage.
En vérité, le chèque est pratique mais n’est pas sûr. Ce truc-là peut se perdre dans les boîtes aux lettres ; certains s’en méfient. Du moment que la loi n’interdit pas de se promener avec sa tirelire, des sommes qui vont qui viennent, il n’y a rien à redire. Les salaires, eux, c’est la loi, sauf erreur car ce montant très ancien qui était de mille francs a pu être rehaussé, doivent être payés par chèque au-delà de l’énorme somme de 145,89 euros.
L’utopie se poursuivant, dans un second temps, des supérieurs pas médiocres du tout, alléchés par des rémunérations conséquentes et la netteté nouvelle de la fonction, s’enhardiraient certainement. Ne risquant plus de devoir mettre en avant leur honneur si cher à nos hommes politiques, intègres et dévoués ils se hisseraient aux commandes avec les meilleures intentions. Damant le pion aux médiocres, ils envahiraient les Chambres et les ministères. Prévoyant à long terme et même à très long terme, vu l’urgente nécessité d’arrêter les dégâts, nous les comprendrions encore moins que leurs prédécesseurs. Ne sachant où ils voudraient en venir, nous les remercierions en vitesse comme le grand-père rétrograde qui au tout début de nos folies confisqua les bâtons ; à moins qu’un peu trop compétents, ils trouvent une manière douce de ne pas se laisser renvoyer en se transformant en autant de dictateurs éclairés, justes et fermes, ce dont nous ne voudrions pas non plus dès lors que chacun serait convaincu de recevoir seulement sa juste part selon ses mérites.
L’histoire serait belle si nos instincts se mettaient en veilleuse, mais ils ne le feront pas ; la monotonie et la conformité ne leur conviennent pas. Nos instincts veulent, chacun en leur domaine, nous voir agir et avancer. En toute bonne foi, nous ne cesserions de convoiter ce que soi-disant plus méritants que nous auraient obtenu ; en toute bonne foi, car si la place de chacun dans la tribu d’antan était marquée à tout moment, dans la fourmilière actuelle c’est l’apparence que l’on juge. Rien ne distingue un bonhomme en costume cravate d’un autre bonhomme en costume cravate tant qu’ils n’ont pas fait leurs preuves l’un à côté de l’autre. Autrement dit, ne pouvant nous mesurer les uns à côté des autres, ne pouvant savoir ce que nous valons à tous instants, nos différends ne peuvent être aplanis ; et encore, la juste place de chacun serait-elle démontrée, il faudrait accepter de s’y tenir. Un rêve.
L’utopie réalisée au mieux, conformément à nos instincts millénaires (au moins, à l’époque, nous comprenions ce que voulait le chef, même si nous n’en étions pas toujours tout à fait satisfaits), nous réclamerions nos bons politiques d’avant l’utopie, en reviendrions au point de départ dans la satisfaction générale.
VI
DES CAPRICES ?
Qu’avons-nous à chercher querelle à nos politiques, à la fin ! Ils ne font pas ce qu’il faut ? Ils se servent trop largement ? Trouvons-en d’autres ! Et ce sera pareil. De toute façon, nous sommes d’accord. Nous n’hésitons pas à réélire des gens qui ont été condamnés pour s’être servis et même qui sortent de prison. Sous prétexte qu’ils ont expié, la faute est réparée. Leur sacro-saint honneur est lavé en l’espace d’une mandature passée sur la touche, d’une réélection éventuelle perdue, et hop ! l’honneur est de nouveau tout neuf. Et puis ce sont de si bons maires ou députés. Il faut reconnaître que ces gens-là sont doués : Quand il leur arrive de se casser une jambe, elle doit se ressouder en trois jours.
Nous ne sommes pourtant pas obligés de les réélire ? Ce n’est pourtant pas faute de nous faire un dessin ? Alors ? On fait des caprices ? on rouspète pour passer le temps ?
Alors, soyons plutôt heureux de vivre en démocratie, de pouvoir par nos cris et, de temps à autre, par nos simulacres de révolution, limiter les abus du pouvoir. Louons la République qui permet à un avocat, étonné du fait, de déclarer en toute liberté sur les ondes : « Madame X. est condamnée pour avoir, sur ordre, transmis un pot de vin, mais celui à qui elle l’a remis ne l’est pas parce qu’il ne l’aurait pas reçu ». Avec un Pinochet ou un Staline, c’est l’avocat qui irait en prison.
Winston Churchill disait que la démocratie est le moins mauvais des systèmes de gouvernement. Si en petit nombre, dans la tribu du bon vieux temps, un peu de démocratie était automatique, c’était tout de même l’autorité du chef qui avait le dernier mot. Vouloir en changer était un affrontement ; en quelque sorte un coup d’état. Les démocraties actuelles dirigées par des chefs aux pouvoirs limités dans le temps, de chefs que nous décidons régulièrement de garder ou de changer, ne sont pas des institutions politiques naturelles à l’homme. Nés dedans, nous les croyons immuables. Les exemples ne manquent pourtant pas. Nous avons en de nombreux pays des dictatures dont nous parviennent les échos, mais nous n’avons pas assez d’imagination. N’en souffrant pas, nous ne pouvons nous représenter les situations dans lesquelles vivent ces peuples loin de chez nous, et puis seraient-elles terribles, nous nous croyons à l’abri de pareilles calamités, ce sont des contes, cela se passe sur une autre planète.
Erreur ! Les démocraties, les vraies, bien qu’approximatives, généralement instaurées après des siècles de révolte, presque par miracle, tiennent parce qu’à notre insu nous avons de la chance ; la chance inouïe de n’être jamais d’accord, d’avoir, en politique, des avis extrêmement partagés selon les clans, les catégories où nous avons fait notre niche, selon nos errances dans la société.
De l’autre côté de la barrière, individuellement ou groupés en partis, le jeu électoral des candidats au pouvoir consiste à trouver des idées de promesses aux électeurs, n’importe lesquelles pourvu qu’elles soient susceptibles d’engranger leurs voix. Les publicitaires viennent à la rescousse nous vendre des moutons à cinq pattes comme ils vendent des pots de yaourt. Ils trouvent des idées plus qu’il n’en faut, la manière de les présenter, et vont jusqu’à proposer la marque de fabrique : « La rose au poing », par exemple. En privé les opposants ajoutent : « et les épines dans le… ». L’Extrême, dite droite, a le chœur des esclaves de Nabucco de Verdi en guise d’emblème ; cet air vous retourne les tripes, mais pas celles des jeunes. Si elle veut se les rallier, elle serait mieux inspirée de quelques mesures de rap chantées par Milou le métalo. Mais alors, elle n’aurait pas autant de moins jeunes. La faucille et le marteau du Parti communiste colle encore dans l’inconscient populaire. Il serait temps qu’il l’efface en trouvant autre chose. Proposons une vahiné ; en string peut-être (bonne image d’un paradis des prolétaires), enfin ! n’importe quoi plutôt que de nous rappeler le fantôme de Staline sur fond de Sibérie.
Alors que nous regrettons de nous disperser, de ne jamais pouvoir nous entendre, il se trouve que le système électoral démocratique veut que les politiques soient aussi des centaines, des milliers à s’affronter à tous les échelons pour attraper les rênes du pouvoir et, Dieu merci, aux plus hauts niveaux compris. Ils sont tout aussi partagés en clans que les électeurs. Ils errent ici et là, épluchant l’échiquier des convictions, des opinions, des professions de foi, en quête de celles qu’ils pourraient adopter à seule fin de séduire.
Avec l’avènement des idées mondialistes, la politique suit l’ascension du commerce mondial. Elle n’a jamais été autant une marchandise, comme tout le reste. Les dictatures imposent la leur mais, en démocratie, selon notre discernement nous pouvons, au moins en principes, maintenir un vaste éventail de valeurs républicaines. Pas sûre du tout, la marchandise n’est pas toujours de première qualité, non plus ; mais nous pouvons nous en prévaloir et nous offrir celle qui reste, qui n’a pas encore été pillée, ce qui en pratique réduit énormément le panier du citoyen. C’est ce que nous faisons et c’est là notre chance. Avec nos airs idiots, nos désaccords permanents, nous sommes là et nous tapons sur les têtes qui auraient tendance à trop dépasser quand elles se pressent au portillon. Nous les mettons en concurrence, les rejetons les unes contre les autres. Ce faisant, nous maintenons entre elles un combat sans merci toujours renouvelé. Les victoires de nos élus ne sont que temporaires, toujours remises en questions, et pendant qu’ils se battent nous comptons les points. C’est la meilleure manière d’éviter la montée vers la dictature, les coups de force qui y mènent.
Les démocraties autorisant une multiplicité de partis en nombre pratiquement illimité sont donc plus sûres que les systèmes où deux partis seulement s’affrontent ; les chefs qui surnagent, bien trop occupés par les coups de boutoirs de leurs adversaires et même de leurs « amis », ont assez à faire et, dans le déroulement démocratique ordinaire, la route de l’autoritarisme leur est fermée. Il faut évidemment quatre ou cinq partis assez forts afin que l’un d’entre eux ne puisse réduire tous les autres au silence.
Diviser, diviser le plus possible, éparpiller nos voix sur le plus grand nombre de têtes et notre règne est assuré ; notre règne puisque la démocratie serait le gouvernement par le peuple ; par le peuple qui toutefois ne prend aucune décision. Nous avons des représentants, c’est exact, mais n’oublions pas qu’ils jouent le jeu de leurs représentés accessoirement et celui de la domination en priorité, comme le berger joue celui des brebis. Ce qui les intéresse, à défaut de la viande (quoique, quand ils nous font faire la guerre…), c’est de nous tondre la laine sur le dos.
« Diviser pour régner » : La formule est ici retournée et joue dans l’autre sens. Si nous n’avons pas plus d’initiative, nous pouvons au moins maintenir le moins mauvais des systèmes de gouvernement. Alors, pas de mauvais esprit. Convenons tout de même que dans ce système, sans risquer le goulag, celui qui crie le plus fort a, en prime, des chances d’obtenir quelque chose qui, de plus, souvent ne lui est pas due. Et comme l’espoir fait vivre, si notre but est de vivre pour avaler tous les jours un peu plus en faisant de moins en moins d’effort, ce qui paraît ne faire aucun doute, nous devrions, en prenant du recul ne serait-ce de quelques décennies seulement, considérer que, la majorité d’entre nous, sommes déjà pas mal servis.
En certaines circonstances graves, il nous arrive de ne pas avoir l’homme de la situation sous la main. C’est dommage, mais gardons-nous d’en avoir qui le soit trop. Souvenons-nous d’un Hitler et de ses semblables, passés ou actuels.
L’homme providentiel est souvent autrement plus dangereux qu’utile. Le pouvoir amène à en abuser, et l’abus est source de catastrophes. Celui à qui l’on fait confiance sur sa bonne mine, en qui l’on voit la compétence, l’énergie et toutes les bonnes intentions, peut s’avérer le pire tyran quand il aura réuni tous les pouvoirs dans ses mains. Comme un train peu en cacher un autre, il peut aussi en cacher un autre plus « providentiel » encore, se faire éjecter par plus avide de pouvoir, par plus tyran que lui. Il est alors trop tard ; les regrets ne font pas revenir la démocratie.
La démocratie, la république sont choses fragiles et peu efficaces, mais cette apparente inefficacité nous garde des terribles rigueurs qui sont le lot de tant de peuples. Il faut y penser à l’occasion et se dire que chaque fois, en n’importe quel domaine ou circonstance que ce soit, et qui que l’on soit, quand on ne respecte pas son voisin, quand on va un peu trop loin, on participe un peu au désordre social général, et que le désordre parvenu à un certain point suscite la montée du totalitarisme, de quelque nom qu’il s’affuble.
Quand, laisser-aller, désordre, injustice et insécurité de toute nature deviennent insupportables, nos mouvements d’humeur étant dictés par nos instincts, perdus dans la mêlée de nos récriminations nous devenons tous des bien-pensants. Nous appelons le retour à l’ordre de toutes nos forces. Qu’un homme-de-la-situation se trouve là, que les conditions et le moment soient opportuns et tout peut alors arriver.
République et démocratie ne sont que des mots derrière lesquels peut se cacher tout autre chose que ce que nous pensons. Les survivants des Républiques démocratiques de l’ex URSS le savent. Le chemin suivi au cours de cette grandiose épopée fut si réjouissant que les morts dans ce combat révolutionnaire doivent encore en rêver dans leur tombe, s’ils en ont une.
Puisque nous avons la chance d’être du bon côté de la politique (Je parle de la France, et des institutions nationales semblables), contentons-nous de combattre ses abus, si possible les vrais et pas n’importe quoi : Une paire de chaussures orthopédiques à 10.000 francs (1.500 euros maintenant) se trouve dans le premier magasin spécialisé venu et la Sécurité sociale la rembourse en partie ; mais offerte à un personnage en vue, ce cadeau devient un pot de vin. Les professionnels du micro et de la rotative nous ont amusés des mois avec cette histoire. Mais une affaire dans le milieu du pétrole où des milliards d’euros ont disparus n’a intéressé personne ou pas grand monde. Elle est presque passée inaperçue du grand public.
Cela me rappelle une anecdote que me rapporta en son temps un ami (novembre 1991). Il en adressa la relation à un journal local qui ne prit évidemment pas la peine de l’insérer dans le Courrier des lecteurs, lequel est trié sur le volet : Chacun a ses critères du politiquement correct.
Voici la copie qu’il m’en remit :
Je remontais l’Avenue du Centre.
Portant une brassée de journaux contre leur poitrine, il y avait là deux jeunes gens : un jeune homme et une jeune fille, à quelques mètres l’un de l’autre, qui virevoltaient, mettant en évidence le gros titre d’un journal :
Des PDG à 1 MILLION (de francs) par MOIS.
Je regardais la fille qui venait vers moi en espérant probablement m’en vendre un.
Jetant un coup d’œil à ce gros titre, je hochais la tête :
‑ Cela ne vous choque pas ?
‑ Oui, vous vous rendez compte ?
‑ Mais dites-moi, mademoiselle, ces journaux vous les vendez à qui ? aux gens qui passent ?
‑ Oui, pourquoi ?
‑ Pour rien ! Ces journaux vous les vendez aux ouvriers ? je pense.
La gamine, 20 ans tout au plus, commençait à ne pas aimer et, un peu agressive :
‑ Ben… oui !
‑ Et ça ne vous choque pas que celui qui vous l’achète aille ce soir porter 100 balles à Monsieur un tel ? C’est vrai que lui ne gagne pas tout à fait 1 million par mois. C’est vrai aussi qu’il tape dans un ballon ; exercice autrement plus méritoire.
‑ Mais c’est pas pareil !
‑ Je ne vous le fais pas dire. Je ne voudrais pas ouvrir une polémique au milieu de la rue, mademoiselle, mais entre nous, c’est de la provocation votre truc, là ! Qu’est-ce que vous voulez ? Faire battre les gens jusqu’à ce que l’on remplace tous les P.D.G. par des joueurs de football ?
Et la fille excédée, de s’exclamer :
‑ Mais vous êtes qui, vous ?
‑ Moi ? (Pantalon de toile à 125 F., souliers plus que fatigués, blouson 280 F.) vous voyez. Ma Rolls est au coin de la rue. Mon chauffeur m’attend ; le temps que j’aille à Prisunic acheter des chaussettes.
Le journal, c’était Lutte ouvrière ; la fille aussi.
Le temps a passé, les salaires des joueurs de football ont été décuplés. Les clubs, à court d’argent, non seulement reçoivent des subventions du Saint-Esprit (en l’occurrence du contribuable, c’est tout comme) via les instances publiques, en plus ils sont nombreux à être criblés de dettes et nous applaudissons. Nous ne voyons rien d’anormal dans ces pratiques.
Les journaux et les pages spécialisées des quotidiens discutent à perte de vue des transferts de joueurs : Dix millions d’euros par-ci, quinze, vingt, trente et plus par-là. Ils affichent les salaires astronomiques des joueurs et les foules affamées de victoires par les dieux du stade interposés se pressent sur les gradins et devant les écrans de télévision. Il y a deux mille ans, à Rome, qui disait : « Donnez-leur du pain et des jeux ? » La recette est toujours valable. Que dit le bon peuple ? Il en redemande. Que pense mademoiselle Lutte-ouvrière-chef qui, si elle n’approuvait pas, ne pourrait de toute façon aller contre ceux dont elle attend les voix ? Pense-t-elle aussi que ce n’est pas pareil ? Que dirait-t-elle si les PDG vendaient leurs ingénieurs et leur personnel ?
Alors arrêtons de faire des caprices. Quelques petits milliards qui, bon an, mal an, prennent la tangente au grand jour en poussant un ballon ou dans l’ombre des cabinets en ficelant de bonnes affaires, ce n’est pas une catastrophe. Il faut les comprendre : leur demander de jouer au ballon à Matignon ou à l’Assemblée Nationale ce ne serait pas raisonnable non plus.
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