SUITE 3

VII    La terrebrûlée 76

VIII  Toujours plus   84 

IX      L’espace d’un

           instant  .........90

 

      Deuxième partie

 

I         Victor  .........101

II       Le sport le

           plus vieux

           du monde ....106

III     Le paradis

           perdu  .........110

E1-1-3

 

page 76

VII

 

LA TERRE BRULEE

  C'est un Anglais qui a dit à peu près : « Le plus grand désastre qui ait pu survenir à l'homme est d'être devenu intelligent. »

  Un journaliste, il y a une quinzaine d'années, rapportait ces mots dans un journal local, accusant ce monsieur d'être rétrograde, le pressant de retourner habiter une caverne et de faire du feu avec une baguette de bois, s'il en avait tellement envie.

  Soit dit en passant, si ce journaliste n’avait pas eu des gens qui à l’instar de cet Anglais réfléchissent, ils ne lui auraient pas inventé son précieux confort moderne. Il est à parier que ne comptant que sur lui nous n’en serions pas encore à la pierre taillée ; nous dépècerions les lapins à coups de dents et les dévorerions tout crus. Malgré ce, en dix lignes, ce méchant journaliste, qui croit en être un, nous donne le ton : Voilà ce qu’il faut penser des dires d’un Monsieur qui a sûrement passé des années à observer et à réfléchir pour en arriver à ce constat. De plus, par cette dédaigneuse rebuffade parfaitement idiote, ce brave échotier, montrant qu’il n’a pas même un soupçon de la question dont il se mêle, et ne doutant pas de la grande pertinence de son point de vue, aurait fait également la preuve que cet anglais pourrait bien avoir raison si quelque doute subsistait à ce sujet. Un doute, il est vrai, pour le moment levé par quelques-uns seulement.

  Un conseil, dans le même style, monsieur le journaliste : Quand on ne sort pas beaucoup, qu’on n’est guère porté à la réflexion, qu’on lit peu en dehors des résultats de football, il faut en rester aux « chiens écrasés » si vous avez tellement envie d’écrire dans un journal.

  Edward Wilson (paléoanthropologue) a dit : « nous sommes une anomalie de l’environnement ... Peut-être était-il écrit que l’intelligence viendrait par erreur à cette espèce, et serait fatale à la biosphère. »

  D'autres, innombrables, reconnaissent que l’homme est devenu fou, qu’il est évident qu’il court à sa perte, mais, l’instinct de conservation oblige, force quand même à l’optimisme, et ils ajoutent : « Le meilleur remède de l'homme c'est l'homme » et la raison en déroute se rend à espérer, à se convaincre d’une solution, même si elle n’en voit pas la moindre trace.

  Quand la raison n’a plus aucun espoir, quand elle tourne et retourne le problème sans succès, c’est donc l’instinct, l’instinct aveugle par nature, qui intervient encore et, ne pouvant savoir, n’ayant pas à savoir ni pourquoi ni comment, mais donc la fonction est de toujours espérer, nous fait croire en une solution pour l’instant inconcevable. L’instinct endort ainsi la raison et lui permet de garder espoir.

  Nous voilà donc rassurés : L’homme est le propre poison de l’homme, mais il trouvera le contrepoison. Cette espérance se renforce, devient bientôt une certitude, et confirme l’emprise de l’instinct sur la raison à laquelle nous ne pouvons pas, non plus, échapper puisqu’elle démarre au quart de tour.

  Nous ignorons nos instincts, mais nous en sentons constamment les pulsions, les envies, les désirs qu’ils font naître, et aussitôt la raison enclenche sa moulinette. Nous noyons le poisson avec les sécrétions de nos neurones. Confrontés aux situations dans lesquelles nos instincts nous ont poussés, nous affabulons, nous nous racontons des histoires, des contes de fées : il faut, il n’y a qu’à faire, comme ceci ou comme cela. Ce n’est pas applicable, personne ne voudra faire comme ceci ou comme cela, mais nous préférons croire que ça le sera. Jamais nous vient à l’esprit que comme ceci ou comme cela nous ne le ferons pas ou pas suffisamment parce que demain, comme hier et aujourd’hui, nous céderons en priorité à des désirs dont la réalisation nous apportera des bénéfices plus immédiats. Nous y céderons comme nous y avons cédé précédemment. Le poison attendra et si l’homme, quand il aura assez peur, doit finir par trouver et appliquer le bon contrepoison, il l’appliquera lorsqu’il sera à l’agonie prêt à rendre l’âme.

  Ainsi tout homme qui philosophe a son idée. Il y a un quart de siècle, pour l’un, le xxie siècle serait ludique ou ne serait pas. Commençons donc à jouer à la pétanque et à la belote. Pour l'autre, il serait mystique ou ne serait pas. Précipitons-nous dans les lieux de culte et prions que là soit le salut sur la Terre avant qu’il ne le soit au Ciel.

  Quand on a fait le tour de quelques douzaines de prophètes (quel boulot Monsieur le journaliste) au désespoir d’une issue salutaire, à leurs commentaires on s'aperçoit que tous, contre toute raison, espéraient tout de même que le xxie siècle serait. Par là, eux non plus n'échappaient pas à l’instinct de conservation. Ils préféraient, parce que l’instinct est le plus fort, échapper à leur raison incapable d’entrevoir une solution. Et, paradoxalement, tout aussitôt ils continuaient à déraisonner avec force détails sur d’hypothétiques changements que nous devrions et que nous devons toujours mener à bien pour nous tirer de cette impasse. Des changements qui, comme il vient d’être dit, auront toutes les chances d’être mis en chantier quand il sera trop tard. A l’heure actuelle et depuis cinquante ans les prophètes se sont multipliés ; nous ne nous décidons pas pour autant.

  Quant à nous, individus quelconques, nous avons l’optimisme chevillé au corps : l’homme a toujours su se tirer d’affaire, une telle réussite ne saurait tourner court. Nous pouvons nous faire confiance. Nous n’avons pas besoin d’échapper à notre raison, elle ne comprend rien à ces problèmes et ne saurait émettre des signaux de détresse ; notre instinct se tient coi et nous laisse tranquille. Nous pouvons continuer à ramer sans se faire du souci.

 

  Le fait est que devenus intelligents nous avons superbement réussi. Les grands singes, et même les petits, contemporains de nos ancêtres, leur disputaient les noix de coco et n'ont jamais envahi la planète. Ils régressent et certains sont en voie d’extinction, d’autres se sont complètement éteints ; grâce à nous. Mais nous, nous progressons sans cesse. Selon certaines estimations, nous étions environ deux cent millions au temps de Jésus-Christ, près de six milliards aujourd'hui. Si nous comptons 35 années par génération, la progression démographique a été de 6 % en moyenne à chacune des générations, ce qui est énorme. En réalité la courbe montante s'élève de plus en plus vite et au cours du xxe siècle il y a eu plus d’un doublement de la population mondiale, une explosion sans précédent. Comme on peut le voir, jusqu'ici les guerres n'ont pas eu tellement d'influence sur le peuplement humain dans sa globalité. Nous sommes surdoués.

  Mais ne nous réjouissons pas trop vite. Si nous remplacions six milliards d'humains par six milliards de lions, le lion y verrait-il une réussite ? Ne lui restant plus rien à se mettre sous la dent, il y a belle lurette qu'il serait mort de faim. Nous, les hommes, gros malins, heureusement que nous sommes là : Il n'y aura jamais six milliards de lions. Il n'y en aura bientôt plus qu'empaillés dans les musées.

  Après tout, c'est la loi du plus fort ; la nature l'a voulu ainsi. Bien que nous nous en défendions, notre nouvelle devise est « l'Homme et le désert ». Et comme notre génie semble sans limite nous trouverons toujours des solutions à nos extravagances. La raison, là-dedans, s’ingénie au service de nos instincts qui nous disent : « Accapare, fabrique des biens. » Nous brûlons la chandelle par les deux bouts et sommes sur la bonne voie. Seulement il ne faut pas trop s’y fier ; il est possible que parvenus au sommet de notre génie ce soit le désert qui ait le dernier mot et nous voit disparaître.

  La raison s’est contentée de construire des bateaux, des avions et des fusils pour aller chasser les lions parce que nous avions envie d’en faire des descentes de lit.

  La chasse au lion a fini par être interdite. Serions-nous devenus raisonnables ? Pas du tout. Des biologistes ont sûrement ressenti le danger qui nous menace, nous, devant la disparition accélérée d’espèces animales et végétales de toutes sortes. Ils s’alarment, voudraient trouver les moyens d’arrêter l’hécatombe, avant que notre tour arrive ; ils voient notre espèce tout aussi directement menacée. C’est de nous dont il s’agit ; c’est la survie de l’humanité qui les préoccupe.

  Ha ! Si le bœuf commençait à disparaître, nous nous ferions tous du souci, nous ressentirions cette disparition comme une catastrophe, mais le lion, en voilà une affaire ! Nous n’en consommons pas la viande et les moquettes en fibres synthétiques sont bien plus douillettes. L’extinction des lions et des tigres d’asie sur le point de disparaître ne nous concerne pas ; pour nous, gens du commun, elle est tout au plus regrettable, elle ne peut troubler notre tranquillité.

  Voici une phrase magnifique tirée d’une encyclopédie : « Les espèces sur lesquelles pèse une menace critique, comme le Condor de Californie, ne pourront sans doute survivre si l’homme n’intervient pas. » : C’est l’étrangleur qui serre le cou de sa victime et remarque qu’elle va mourir s’il n’« intervient » pas.

  Le biologiste est seul à s’alarmer de la disparition des espèces, quelles qu’elles soient, parce que ses connaissances et sa raison lui montrent notre implication directe dans ce processus. Alors son instinct, informé, lui dit qu’il va crever ; tout comme nous le ressentirions si nous savions ce qu’il sait des fragiles équilibres biologiques et des conséquences à scier la branche sur laquelle nous sommes assis.

  Le génie des hommes détruit tout ce qu’il touche. Les plus clairvoyants, désespérant de voir un jour les hommes dominer leurs passions, ont entrevu l’issue depuis longtemps. Le fait est que s’il nous faut en toute chose et tous, prendre conscience de ce que nous devons faire et ne pas faire, sans que des liens directs et instinctifs nous ouvrent les yeux, il n’y a aucune chance que nous ayons assez peur et fassions demi-tour avant d’avoir atteint le point de non-retour ; si nous ne l’avons pas déjà dépassé.

  Quoi que nous en pensions, l’intelligence ne sera jamais que la truelle du maçon ; elle sert à monter toujours plus haut des édifices qui ne cessent de se lézarder et nous enseveliront un jour. Mais avec notre courte vue à l’échelle des siècles, il ne peut rien se passer. Depuis deux mille ans nous progressons sans cesser d’entendre dire que rien ne va plus ; il ne peut donc rien nous arriver.

 

  Pour l'heure nous nous entêtons. Avec notre raison, nous continuons à courir après le bonheur et à dévaster la planète.

  Cette année (2005), ce bonheur nous ne l'avons pas encore atteint. En France, l’année dernière la croissance économique n'a été que d’un pour cent et des poussières ; pour être heureux il en eût fallu deux. Heureusement nous, les Européens, avons de la chance ; la Communauté européenne nous promet des lendemains cousus d'or. De dix pays membres de la communauté nous allons passer à quinze, à moins que ce ne soit à vingt-cinq, à moins que nous y soyons déjà ; nous ne savons plus où nous en sommes dans notre bon en avant. Dommage que devant il y ait un précipice. Parce que si nous prenons notre calculette, 2% de croissance double la production en 36 années, la quadruple en 72 et la multiplie par 8 en un siècle.

  Ce calcul est théorique. En pratique, dans cette croissance il y a des creux ; la vie des sociétés développées est depuis toujours suspendue à une reprise. C’est pour ça que nous sommes malheureux. Heureusement, une fois de plus une amorce de relance montre que dans six mois les affaires iront mieux. Le taux de chômage va baisser. La bourse va remonter et nous serons sortis du trou. Ouf ! Nous aurons eu chaud.

  Voilà les préoccupations de la riche humanité. Elles se résument en indices boursiers au jour le jour. Les prévisions sur le bonheur se font sur un an ou deux et dans cent ans, la production considérablement augmentée n’aura rien résolu ; ce sera la crise, la crise éternellement dans un environnement de plus en plus dévasté.

  En attendant, les économistes distingués se lamentent. La production, les bonnes affaires reprendraient si les gens dépensaient leur argent, mais au contraire le marasme les incite à l’économie.

  Il faut rouler, voyons ! Consommons sans compter. Il y a encore de beaux jours devant nous. Ne bridons pas nos désirs, n’arrêtons pas le progrès, innovons, courrons après ce dont nous nous sommes toujours passé et qui deviendra indispensable dès que nous y aurons goûté ; sans quoi la Terre s’arrêterait de tourner ! Après, nos petits enfants verront bien ; ils se débrouilleront dans un environnement épuisé de ses ressources, hostile à la vie, au milieu des ruines et de la désolation. Mais cela est si loin. Nous réparerons tout avant que cela n’arrive.

  Notre raison, en se projetant vers le futur, peut entrevoir la catastrophe finale qui nous attend ; dans ses grandes lignes, nous savons quel sera l’aboutissement inéluctable de nos folies. Mais cette certitude de quelques-uns parmi la multitude ne nous procure pour le moment que des désagréments et ne les effraie pas eux-mêmes, les plus clairvoyants.

  Nous sommes souffreteux de plus en plus jeunes, nous avons beau prendre des pilules plus souvent qu’à notre tour, tout est normal. Nous en mourons, c’est la nature, nous nous en tirons, c’est notre art. Les avertissements d’alarmistes, d’empêcheurs de danser en rond, nos instincts les rejettent, nous dormons tranquilles quand nous n’avons pas trop d’insomnies. Tout va très bien. D’ailleurs ne vivons-nous pas de plus en plus vieux ?

  Nos instincts, seuls déclencheurs de nos actions, nous poussent à agir quand la crainte, la peur, la frayeur, toutes sortes d’émotions qu’ils font naître nous prennent à la gorge. Jusque-là, nous ne réalisons pas la réelle et pressante nécessité d’apporter des remèdes à des maux qui ne nous touchent pas encore suffisamment. L’instinct, c’est ainsi, ne peut nous mettre en branle cent ans à l’avance, et même pas un instant à l’avance. Tant qu’il ne reçoit pas le signal d’une agression, d’un risque certain, imminent, si ce qui va nous être contraire doit se produire à plus ou moins long terme, il dort tranquille.

  Il faut attendre. Qui vivra, verra.

 

 

 VIII

 

TOUJOURS PLUS

    Les hommes se sont créé un monde intelligent complètement absurde.

  Croirions-nous qu’au Moyen Age les Bretons étaient en difficulté parce qu’ils avaient trop de cochons, trop de cultures diverses à ne plus savoir qu’en faire ? Nous ne le croirions pas. Bien aujourd’hui c’est vrai. L’éleveur, le cultivateur, n’est pas assuré de vendre sa production à un prix qui lui permette de vivre décemment sur son exploitation.

  Nos cousins les singes, les animaux en général, ne peuvent connaître pareille situation. Chaque individu est capable de trouver sa pitance, de faire tous les gestes routiniers assurant son train-train quotidien. Il n’a aucune crainte, aucune raison de s’inquiéter. Pourquoi cela s’arrêterait-il ? Si un jour la sécheresse le fait mourir de soif ou de faim, il ne l’a pas prévue et redoutée toute sa vie.

  Un loup repu de vingt brebis égorgées ne viendra pas se plaindre l’année suivante d’en avoir pas avalé une de plus. De l’homme civilisé il en va autrement. Non seulement il lui en faut toujours plus et voudrait voir ses désirs se réaliser sur l’heure, mais il dépend des autres. Le mécanicien, bien placé, s’il ne craint pas de manquer d’une auto, craint de manquer de tout le reste et même d’essence pour la faire rouler. Le boulanger est dans le même cas : S’il peut acquérir des biens en pétrissant de la farine, il dépend de celui qui la lui livre. Celui qui a quelques économies à peur de l’inflation. Nous, les humains, riches ou pauvres ne sommes pas individuellement maîtres de nos niveaux de vie, de nos lendemains. Dépendants d’une collectivité sur laquelle nous ne sommes pas seuls à agir, tout peut toujours nous arriver et cela nous inquiète.

  Notre espèce serait ici-bas la plus apte à assurer son devenir et nous nous condamnons à disparaître à cause d’instincts insatiables, de boulimie démesurée sous prétexte de courir après le bonheur.

  En fait cette boulimie, moteur de la croissance, se trouve fournir la richesse, le signe extérieur de dominance par excellence, le plus visible, le plus efficace. La possession de la richesse à elle seule donne de l’autorité, de la supériorité, de la considération et du respect. C’est donc l’instinct de dominance qui en a le plus besoin pour assurer une position sociale respectable et, si possible, l’élever encore.

  Les moins pourvus de biens sommes des troupeaux de moutons qui voulons aussi garder un peu plus de laine sur le dos, qui participons dans une moindre mesure à la lutte pour la dominance dans les rangs inférieurs successifs, qui résistons aux plus autoritaires, aux écarts excessifs, à l’engloutissement, sans quoi nous finissons par faire la révolution. Alors le berger, un peu magicien (et nous sommes entièrement d’accord pour lui obéir), nous fait produire toujours un peu plus de laine, nous tond toujours plus grassement en nous laissant notre part, notre petite part de croissance ; et tout le monde bêle de contentement.

  Cela ressemble à une « couillonnade », comme aurait dit ma grand-mère qui était marseillaise. C’est incroyable et pourtant une réalité : La fuite en avant vers toujours plus, c’est l’instinct de dominance qui en est la cause. Ce sont ceux qui sont les mieux pourvus, les mieux placés dans l’échelle sociale, qui poussent à la roue pour grimper encore, accaparer encore. Le bas de l’échelle ne fait que suivre et fond de bonheur : « Ô regarde ! Ca vient de sortir. Je vais vite m’en acheter un. »

  Le drame de l’Humanité tient en trois mots : dominance, raison, prolifération. Sans le premier l’homme n’aurait pas vu le jour. Sans le second combiné au troisième il ne serait pas en train de s’autodétruire et ruiner la planète. Les trois réunis, c’était le commencement de la fin.

 

  Ainsi, à multiplier les objets, les appareils, les machines dont nous sommes entourés, nous ne parvenons pas à épuiser nos convoitises. Tout nouveau tout beau, et en peu de temps l’habitude s’installe et, surtout, ces trésors se répandent. Nous retombons alors au point où nous en étions. Nous ne sommes jamais satisfaits de ce que nous avons ; nous sommes satisfaits de ce que nous avons mais que les autres n’ont pas. De ce fait nous en avons que très rarement assez. C’est une course infernale où les uns achètent des châteaux, les autres, du petit peuple, le dernier modèle de téléphone portable. Mais la croissance, le progrès, n’a pas pour but de combler des besoins.

  Dans 20 ans, nous userons, nous consommerons des choses indispensables qui ne sont même pas imaginables aujourd’hui. Qui oserait affirmer que ces biens encore inconnus sont des besoins ? Bien sûr on peut imaginer appuyer sur un bouton et être transporté instantanément à mille kilomètres de là. Lorsqu’on pourra le faire, ce sera indispensable. Mais aujourd’hui est-ce que cela nous manque ? Sommes-nous malheureux de devoir prendre l’avion, d’y consacrer une heure ou deux ? On répondra oui en pensant qu’une demi-heure de trajet en moins permettrait de gagner du temps. Seulement, il faut le répéter (parce que cela est difficile à comprendre et impossible à sentir), sommes-nous plus heureux de nous déplacer deux fois plus vite en voiture qu’il y a soixante-dix ans ? Non ! C’est même le contraire. Celui qui allait deux fois moins vite en voiture à cette époque était plus heureux que nous, mais pour une autre raison : Il y avait beaucoup moins de voitures en circulation et celui qui en possédait une « n’était pas n’importe qui ».

  Dans cette course poursuite, ceux qui, à l’un ou l’autre niveau, ne peuvent suivre sont les éternels insatisfaits de ne pas avoir ce que les autres ont. La majorité arrive toujours trop tard.

  Il n’y a pas de solution à ce problème. Le pire advient aux nouveaux pauvres qui fleurissent actuellement, à ceux qui régressent, qui ne peuvent plus s’offrir ce qu’ils se payaient hier ou progressant très petitement, restent à la traîne.

 

  Dans les années soixante, aux Etats-Unis, les gens cossus ne pouvant plus se distinguer par les apparences, la mode en était venue à poser la question : « Combien tu pèse ? » C’était là la manière la plus pratique d’afficher, en dollars, à quelle hauteur on se situait dans l’échelle sociale. A partir de là, on pouvait se promener en maillot… pardon, en tee-shirt, porter des pantalons délavés, avoir les cheveux en broussaille et ne pas se raser. Puisqu’on pouvait tout se payer, ce n’était plus la peine de le porter sur soi. Le portier du palace, tiré à quatre épingles parce que lui était pauvre et ne pouvait pas se permettre une tenue négligée, ouvrait la porte au milord chiffonnier en s’inclinant d’autant plus bas.

  Cet accoutrement est vite arrivé chez nous. Instinctivement ce fut la ruée sur les blue-jeans. Nous commençâmes à voir des invités à la télévision s’amener sans cravate dans cette nouvelle tenue. Le message repris par les intellectuels, toujours sur la brèche, comme chacun le sait, semblait dire : « Voyez comme je suis intelligent, je peux me permettre de me montrer débraillé à la télévision. » Seulement, comme le compte en banque n’était pas toujours très sûr, par une sorte de complexe du pauvre, le blue-jean ostentatoire coûtait le prix d’un luxueux costume trois pièces, alliant ainsi la monnaie, ou plutôt l’illusion de son abondance, à la matière grise. Cela classait son bonhomme.

  Depuis, cette tenue devenue un uniforme a connu des variantes toujours dans le même style. L’été venant, un invité se décidera-t-il enfin à venir en caleçon, à moins qu’il n’amène que sa tête sur un plateau en or ? (A la télé on peut tout faire).

  De quoi se demander ce que Monsieur Albert Einstein, autant connu du commun par une éternelle veste de cuir que, dit-on, il n’aimait pas quitter, que par son E = mc2, a dû penser de ses accoutrements télévisés. Battu à plate couture par ces tissus délavés, il a dû en rester tout bête. (C’est peut-être ce jour-là qu’il tira la langue).

  Déjà, avant la fin de la deuxième guerre mondiale le mouvement était lancé. Et à partir de 1945, nous n’avons eu de cesse de copier les Américains. Adoptant leurs musiques, leurs chansons débitant des paroles que le plus grand nombre d’entre nous ne comprenons toujours pas, entremêlant dans notre vocabulaire des anglicismes la plupart du temps déformés dans leur signification en traversant l’océan, américanisant en « ing » quantité de mots français et, tout à l’avenant, nous nous mettons à l’heure américaine chaque fois que nous le pouvons, et cela est un phénomène mondial.

  Il faut reconnaître que, les européens, nous leur devons une fière chandelle aux Américains. Sans eux l’aigle noir aurait plané sur l’Europe entière ou une étoile rouge l’aurait illuminée. Nous aussi, nous aurions peut-être eu, comme les Roumains, un Ceausescu à occire après quelques décennies de bonheur. Mais ce n’est pas la reconnaissance envers l’Amérique qui nous amena à ce mimétisme ; c’est l’image de la force, de la richesse que nous mimions. En copiant les Américains, en transformant notre langue populaire en baragouinages, en singeant leurs attitudes et leurs gestes nous acquérions symboliquement leur puissance, leur richesse, nous nous rapprochions de leur image, nous nous donnions l’illusion et, à force de singer, nous croyions presque leur ressembler. Nous ne nous rendions pas compte du ridicule à nous conduire instinctivement de la sorte, mais les Américains, eux, qui tout aussi instinctivement se sentent inimitables, devaient sans aucun doute nous trouver ridicules par le fait que nous n’avions pas du tout les moyens de leur ressembler.

  Par la suite, les années passant, nous avons oublié, si nous ne les avons jamais sues, les vraies raisons de ces singeries. Les nouvelles générations ont suivi ; la mode s’est enracinée. Ainsi, nos radios nationales, et pas des moindres, entre deux tirades, justement au sujet de la langue française qui fiche le camp, nous rincent les oreilles en ne trouvant pas mieux qu’une bonne giclée, mise en chanson, de cette langue dont on se plaint de ce qu’elle nous envahit.

  Il ne faut pas s’y tromper, ce n’est pas la langue anglaise qui envahit aujourd’hui la planète ; c’est le modèle américain qui se trouve parler l’anglais. Le plus drôle est qu’il répand une sorte de sabir anglais et, comme il n’y a pas de raison de voir cesser ce phénomène, les Anglais vont un jour se retrouver isolés dans leur île, personne ne les comprendra plus ; à moins qu’ils s’y mettent eux aussi. Les Français dont la langue fiche le camp n’avons rien à leur envier.

  Si les Américains parlaient le javanais au lieu de l’anglais et jouaient de la cithare, nous javaniserions nos propos et jouerions de la cithare.

 

 

 IX

 

L’ESPACE D’UN INSTANT

  Les espèces animales perdurent des millions d’années (quatre millions et demie d’année en moyenne). Elles attendent que la nature n’en veuille plus. L’homme aura le privilège de presser sa disparition en entraînant des centaines de milliers, des millions d’autres espèces dans sa chute ; cela dépendra de sa manière de prendre congé.

  Les êtres sans intelligence sont des machines vivantes d’une remarquable perfection. Le vivant est une construction inouïe de complexité, tout comme nous lorsque nous n’avons pas mis notre corps en trop mauvais état en nous civilisant.

  La nature n’a pas compté les géniales astuces, l’ingéniosité infinie, apportées à ses créations. Dix, vingt, cinquante millions de formes de vie (on ne sait pas au juste), plus dissemblables les unes que les autres, malgré les innombrables échanges et interactions nécessitées par leur fonctionnement, se portent à merveille tant que l’homme (ou ses activités) ne les influence pas. Chaque organe, au bon moment, joue son rôle avec une précision inimaginable. Tout est mesuré, régulé avec une extrême minutie. L’être vivant inintelligent, conduit par ses instincts, se comporte de façon adéquate à sa survie dans son milieu. De même ses organes ne dérogent pas à leurs fonctions ; ils ne savent pas faire autre chose. Un organe ne fait pas d’expérience, ne se dit pas : « Tiens ! pour voir, je vais arrêter l’oxygène ou ne pas digérer. » N’ayant pas de raison, il ne déraisonne pas.

  Comme les hommes, les animaux les plus évolués acquièrent une éducation de leurs aînés. Leurs comportements peuvent en êtres plus variés et sembler quelquefois résulter d’un choix ; en cela, nous disons qu’ils nous ressemblent. Néanmoins l’éventail n’est pas très ouvert, il reste limité. En tout cas le comportement aberrant n’existe pas. Ils suivent leurs instincts. Leur intelligence, celle des dauphins comprise, n’est pas assez développée et ne peut se permettre de dérailler.

  On raconte que certain ouistiti, auquel on présente un bocal avec une noix à l’intérieur, saisit la noix et ne peut plus retirer la main du bocal, car la main refermée sur le fruit est devenue plus grosse que le col du bocal. En amarrant le bocal à une branche, il se trouve pris à un véritable piège parce qu’il ne lui vient pas à l’idée de lâcher la noix pour se libérer.

  Si ce n’est pas une boutade, c’est là une situation de laquelle nous pourrions inférer un comportement absurde, puisque le chasseur piégeur arrive et va le capturer. Mais en fait, il n’en est rien : Dans la nature, le singe ne trouve pas de bocaux contenant des noix. Il n’a pas eu besoin de réagir autrement pour garder sa liberté et survivre en tant qu’espèce. La nature n’a pas fait l’hypothèse d’une présence humaine qui un jour inventerait le bocal avec une noix dedans.

  Tout ce que nous pouvons en tirer est que ce comportement qui, ici, fait suite au désir de manger la noix, est fixe, immuable. En l’occurrence, l’instinct « lâche la noix », lui fait défaut. Par contre, si la nature lui avait présenté des trous dans les troncs d’arbres, par exemple, avec quelque chose équivalent à une noix, pourquoi pas un œuf dont il serait friand, il est à parier que le ouistiti aurait appris à lâcher sa proie à l’arrivée de l’oiseau capable de lui faire un mauvais parti. Ou alors ce singe n’existerait pas.

  La nature a donc des failles. L’être vivant n’est pas parfait, il est vulnérable ; ses millions d’espèces apparaissent, disparaissent, se remplacent. Imaginons le lapin, devenant subitement invulnérable, ne connaissant plus aucun prédateur, sachant déjouer tous les pièges du renard, supportant le froid, le chaud, se nourrissant de tout ce qui n’est pas minéral, capable de manger les arbres et la moindre racine, se régalant de cuissots de sanglier, de côtes de lion et du renard lui-même ; enfin se multipliant comme des… lapins, il finirait par mourir de faim et disparaître, laissant une Terre lunaire.

  Sans besoin de scénarios aussi saugrenus, il ne manque pas de causes à la disparition des espèces vivantes. Les rivalités entre espèces, les prédateurs qui s’entre dévorent, les changements climatiques et d’environnement y suffisent. Il n’en est pas moins vrai qu’un être vivant est une mécanique précise au fonctionnement précis qui ne s’écarte pas d’un but précis : durer. Nos ancêtres, au début, agissaient avec la même précision.

  Si nous considérons que notre espèce remonte à la bipédie, nous avons quatre millions d'années, avec au passage la fameuse Lucy. Si nous pensons au pithécanthrope, nous rajeunissons à un million et demi d’années. Nous pourrions aussi remonter aux origines de la vie à quatre milliards d’années ; il a bien fallu, de descendance en descendance en arriver à l’homme. Toutefois, des ciliés à nous, des protozoaires garnis de cils vibratiles pour, déjà, attraper la bonne bouffe ou fuir plus gros qu’eux qui les auraient mangés, il y a plus qu’un pas. Notre origine se compte en cent, deux cents, trois cent mille ans, quand du bâton à faire tomber les figues, ce que les chimpanzés savent faire à l’occasion, nous commençâmes à avoir des idées de grandeur et nous mîmes à tailler la pierre.

  Trois cent mille ans, un quinzième de la durée moyenne d’une espèce, non pas d’un genre d’animaux, d’une famille, non, d’une espèce : le cheval, le gorille, etc, il n’a pas fallu plus de temps à l’ « Homme imaginant » pour envahir la Terre, proliférer à outrance et se mettre en mauvaise posture.

 

  Aujourd’hui un petit tiers de l’humanité se détache, convoite et s’approprie les ressources planétaires, consomme sans compter des matières premières qui finiront par se tarir. Pour se faire, peu lui importe de piller le reste de l’humanité.

  Dans ce petit tiers, les moins riches s’escriment à combler les écarts avec les mieux nantis ; ce à quoi ils ne parviendront jamais parce que les plus riches estiment toujours ne pas l’être assez. De plus, nous l’avons vu, un juste partage de ces richesses ne satisferait personne.

  Avec le temps, les deux autres tiers finiront aussi par se mettre à table. En supposant d’arrêter toute croissance de consommation dans le tiers privilégier, il faudrait s’attendre à un doublement de production des biens. Sauf à interdire aux deux autres tiers de se porter au niveau des plus favorisés, les ressources naturelles ne vont pas nous mener loin.

  Il y a une quarantaine d’années un petit groupe de visionnaires (Le Club de Rome), tentèrent d’alarmer les dirigeants de par le monde. Il fallait, disaient-ils, limiter la croissance. Ce jour-là, tout le monde à bien rit : Quels étaient ces peureux qui venaient nous crier casse-cou ? N’étions-nous pas dans le meilleur des mondes, l’air n’était-il pas pur, l’eau n’était-elle pas claire ? Les pétroliers ne s’échouaient pas aux rivages (ils étaient tout neufs) ; le progrès était sur le point de nous apporter des bateaux-citernes de 400.000 tonnes. L’avenir était limpide. La publicité nous disait : « Pourquoi éteindre la lumière en quittant une pièce, vous allez y retourner dans un moment. » Quarante ans plus tard nous devons économiser l’énergie. Les puits de pétrole sont de plus en plus convoités, il paraît qu’ils ne sont plus inépuisables.

  En passant par l’amiante, la peinture au plomb, le D.D.T, le veau aux hormones, les engrais chimiques, les pesticides, les colorants, les conservateurs et agents de saveur, les produits allergisants, cancérigènes, les farines animales et ses vaches folles et bien d’autres choses ; si nous y ajoutons Seveso et la dioxine dont la toxicité ne nous inquiétait pas jusqu’ici, Tree-Mil-Island (80.000 m3 d’eau radioactive confinée dans un cercueil en béton, dont on n’a plus eu de nouvelles et qui doivent y être encore), Tchernobil, les déchets radioactifs ordinaires qui le resteront de huit jours à vingt-six mille ans (pour ne l’être plus que de moitié et tuer encore) et qui n’ont pas fini de s’amonceler parce que dans l’ensemble les centrales atomiques fonctionnent parfaitement (quoique lors d’un incendie dans une partie sensible de l’une d’elle il a été dit, en y réfléchissant… après, que ce pépin avait une chance sur un milliard d’années de se produire et, comme par hasard, cette centrale atomique n’avait que quelques mois de fonctionnement), et bien d’autres choses ; si nous mettons en plus l’effet de serre augmenté par nos bons soins et, partant, le réchauffement de la planète, les trous d’ozone qui laisse passer les rayons x, les nappes phréatiques polluées et surexploitées, les dérèglements climatiques auxquels personne ne croit encore vraiment et bien d’autres choses, le Club de Rome était une réunion de petits farceurs. Ce n’est pas l’arrêt de la croissance qui sauverait le monde des humains (car la Terre continuera de tourner sans nous), mais le retour aux temps préhistoriques. Or cela n’est pas possible ; ce n’est pas possible parce que nous sommes devenus intelligents. (Il en est au moins un qui doit se frotter les mains).

  De fait, nous ne pouvons pas renier nos facultés intellectuelles, ce don du ciel cause de nos tracas. Nous sommes plutôt fiers de ne pas en manquer. Descartes disait que le bon sens était la chose la mieux partagée, parce qu’il n’avait jamais entendu personne se plaindre de ne point en avoir assez.

  N’empêche, ce qui nous sert à cogiter, comparé au corps, semble être une pièce rapportée, un divin bricolage raté. Où l’un, l’instinct, serre au plus près le chemin de la survie, l’autre, la raison, l’en fait s’en écarter sans cesse sous des apparences trompeuses nous laissant croire que la vie sera plus belle.

  Quand au cours de ses géniales divagations l’homme tombe sur une contradiction trop flagrante, il ne manque pas toujours de logique pour la remarquer. La plupart du temps, même gênante, peut-être dangereuse, il préfère ne pas la voir ou s’en tirer en l’écartant par une rêverie où il imagine les remèdes aux inconvénients. Il finit par prendre le rêve pour la réalité. Il n’y aura qu’à faire comme ceci et comme cela, c’est simple et évident. Tout homme est un peu mythomane, il élabore des constructions intellectuelles auxquelles il croit d’emblée ou fini par se persuader à force d’y revenir.

  L’être curieux un tant soit peu intelligent, le scientifique en particulier, a le don de voir plus loin que celui qui l’est moins ; il a le défaut, au bout de ses investigations, de trouver plus de questions sans réponse qu’au départ. Qu’à cela ne tienne, ses découvertes le ravissent ; il faut les utiliser, il y va de sa renommée et de son gagne-pain. C’est pourquoi le principe de précaution que l’on vient d’inventer restera lettre morte. La recherche scientifique et ses applications, la technologie, se débrouilleront de l’écarter en bloc ou, s’il faut marquer le coup, de l’aménager par d’innombrables accords de dérogations. Il sera interdit à tout jamais de voir comment on pourrait faire basculer la Terre d’un quart de tour. Pour le reste…

  Nous, les gens ordinaires, y voyons le progrès. Ne nous occupant guère des effets qu’il aura sur le milieu physique du globe et la Vie, y compris la nôtre, les conséquences importent peu, nous n’y pensons pas.

  Le scientifique fait autrement plus de dégâts que celui qui ne voit rien, ne sait rien, n’invente rien. Mais c’est celui qui ne voit rien qui est le coupable. Le scientifique découvre et estime qu’il appartient à ceux qui ne savent rien de décider ce qu’ils vont faire de sa découverte à laquelle ils ne comprennent rien. Depuis Aristote, ne se serait-il pas aperçu que les hommes n’hésitent pas à tirer le meilleur et le pire des applications des découvertes scientifiques, à moins que celles-ci ne se prêtent vraiment pas à l’un et à l’autre ? La science, elle aussi, vogue dans l’obscurité.

  Il est à se demander quand notre activité cérébrale est inoffensive. Peut être quand elle fait des mots croisés, et encore ce n’est pas certain. De toute façon il nous faut la prendre comme elle est, en bloc. Nous ne pouvons la cloisonner, lui proscrire tel ou tel domaine de réflexion car c’est elle, juge et partie, qui devrait s’autocensurer. Seul l’instinct, toujours lui, peut intervenir. Penser à la mort de Jules César, par exemple, nous est tellement insupportable que notre instinct s’en mêle. Afin d’éviter les serrements de gorge et les crampes d’estomac, il met le holà à cette évocation. Alors nous coupons, pensons à autre chose, bien que le masochiste puisse préférer s’y complaire (c’est une autre histoire). Mais la conception d’une bombe atomique n’a pas dû donner des crampes d’estomac à ses concepteurs.

  Malheureusement pour le genre humain, ce qui nous tuera nous est souvent très agréable. Pour ma part, je ne me vois pas retourner à l’âge de pierre, fût-t-elle taillée.

  Cependant il faut tout de même reconnaître que, si de notre point de vue un retour en arrière, un grand, un très grand saut en arrière est impossible, nous sommes en train d’en terminer un énorme en avant. L’avenir de l’humanité se compte peut-être en siècles sur les doigts d’une, des deux mains, un peu plus, un peu moins, avant d’arriver à l’abîme.

  Les dinosaures, s’ils eussent été doués de raison, n’auraient sûrement pas cru qu’ils allaient disparaître. Eux aussi possédaient l’instinct de conservation et malgré leur jugeote ils se seraient crus immortels. Ils ont quand même disparu après avoir régné cent cinquante millions d’années ; de quoi se croire éternel. Quand on dit dinosaures, il est vrai que ce n’est pas une espèce qui est désignée mais une multitude d’espèces qui se sont succédées, et chacune n’a pas vécu cent cinquante millions d’années.

  Nous, avec les moyens mis en œuvre, à partir de l’homme de Cro-Magnon, nous aurons survécu quarante, cinquante mille ans ; allons ! soyons généreux : trois, quatre, cinq, six cent mille ans à partir du moment où nous commençâmes à avoir des courts-circuits dans les neurones. C’est peu et c’est dommage. Nous n’arrivons pas à y croire. Personne n’y croit, personne n’y croira jusqu’au dernier moment. C’est notre instinct de conservation qui le veut.

 

  Depuis que l’homme est sorti de l’état sauvage, il est devenu un véritable sauvage. Quelles que soient ses activités, elles ne concourent qu’à abréger son passage ici-bas. Œuvres de guerre, œuvres de paix, toutes nos entreprises nous poussent vers la sortie. C’est un constat indéniable.

  De toute façon, « ce qui évolue n’est pas fait pour durer ». C’est encore un Anglais qui a dit ça. Décidément ces Anglais sont incorrigibles.

  Le Soleil lui aussi évolue, se transforme lentement. Un jour il s’arrêtera de luire. La Terre, sans lequel elle n’aurait été qu’un désert de pierres et de glace, et les autres planètes, seront englouties par des effluves rougeoyants qu’il projettera avant de s’éteindre complètement dans quatre ou cinq milliards d’années.

  Notre passage, en supposant qu’il entraîne les trois quarts des espèces actuelles avec nous, n’aura été qu’un faux pas. Des extinctions massives d’espèces vivantes se sont déjà produites plusieurs fois à travers les âges. La nature, avec son grand balai, s’est chargée de ces éliminations sans notre aide, car nous étions encore loin, très loin, d’apparaître et d’envahir la scène.

  Il y a un siècle, malgré nos déboires incessants, nous considérions toujours le parcours de notre espèce comme une réussite exceptionnelle nous apportant prospérité et longévité. Nous nous trompions et notre instinct de survie, aveugle, nous maintiendra longtemps encore dans cette illusion.

  Le prochain coup de torchon ne sera qu’une extinction de masse tout aussi naturelle de plus ; naturelle, car la nature nous a fabriqués de toutes pièces, nous et nos activités démoniaques un peu particulières, comme elle a fabriqué tout le reste. Elle en portera de nouveau la responsabilité.

  Cela dit, après quelques dizaines de millions d’années, un moment à l’échelle de notre planète, tout sera rentré dans l’ordre. La vie sera encore là, envahissante. La nature infatigable aura créé des nouveaux modèles vivants, aura remplacer ceux disparus, et la vie aura encore des milliards d’années devant elle… un temps inimaginable.

  Notre destin aura été d’échouer après un démarrage foudroyant. Notre passage aura été bref, curieux, une anecdote, un éclair... même pas à l’échelle des temps planétaires.

 

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

I

 

VICTOR

  Victor n’est autre qu’un homme ressuscité à partir d’un brin d’adn vieux de quinze mille ans, extrait d’un os à moelle retrouvé sur un site de fouilles préhistoriques. Il est le fils d’un tibia, d’une mère porteuse et du génie de la biologie moléculaire.

  Bien qu’en un rien de temps il fît un bon prodigieux de cent cinquante siècles, Victor est parfaitement à la page. On peut le regarder attentivement, il n’a rien d’étrange ; on croit voir l’un quelconque d’entre nous trimballer ses quarante ans sur notre douce Terre. C’est un homme du dernier modèle, carrossé du bout des orteils à la pointe de ses cheveux en brosse, comme tout un chacun.

  Victor a pourtant deux particularités dont on ne peut se douter à la simple observation.

  La première est extraordinaire. Tout jeune, dès qu’il put prendre quelques initiatives, il fit des choses bizarres. Par exemple, il se laissait glisser de son petit lit et dormait à même le tapis, sans oreiller ; un bras replié sous la tête en tenait lieu. Alors qu’on le forçait à s’asseoir sur le pot, un instant après on le retrouvait accroupi dans le jardin, caché derrière un massif de verdure. Si on lui présentait une purée de banane écrasée agrémentée d’un tas de bonnes choses de chez Beau marmot, il recrachait la première cuillerée et tendait la main vers le compotier, y prenait une banane, l’épluchait sans qu’on ne lui ait jamais appris à le faire, puis la dévorait avec ravissement. Victor était déroutant. Ses parents adoptifs avaient mauvaise conscience à le laisser dormir sur le sol et s’offusquaient de le voir faire des tas de choses invraisemblables, jusqu’au jour où l’on se rendit compte qu’il se souvenait de sa première vie et ne faisait que reproduire des comportements qui lui étaient familiers.

  Généticiens, psychologues, pédiatres, toute une armée de savants praticiens, convaincus ou dubitatifs devant un tel prodige, ne se contentèrent plus de le suivre comme on suit un enfant ordinaire, avec toutefois un peu plus d’attention, mais lui tombèrent littéralement dessus. Seulement Victor n’était justement pas l’un quelconque sujet de leur pratique ordinaire : Victor avait du caractère. Avec quelque précocité, il leur fit vite comprendre qu’ils n’allaient pas lui pourrir la vie à l’interroger, à vouloir lui tirer les vers du nez, à le tirailler sans cesse. A l’âge de quatre ans Victor ne leur répondit plus. Ils ne purent plus que l’approcher en simples visiteurs. Ils durent se contenter de l’observer et de prendre des notes discrètement, sans quoi, à la première question ennuyeuse, ils s’attiraient les rebuffades de ce bambin quinze fois millénaire.

  Faisant en quelque sorte le parcours pour la deuxième fois, au regard de son âge, Victor était en avance aussi bien au physique qu’au mental. S’il n’aimait pas être importuné, harassé de questions incessantes, il n’en était pas muet pour autant. Ainsi, en famille, sans aucune pression, il évoquait souvent ses souvenirs. Par exemple, à six ou sept ans, et bien qu’il n’aurait pu le faire à cet âge, il expliquait à ses frère et sœur d’adoption, avec force détails, comment il grimpait aux arbres et, à l’aide d’un long cheveu, de deux doigts et d’un peu de patience, il attrapait une variété de petits oiseaux au goût fort délicat. Il disait que son père, l’ancien, les aimait tellement que sa mère en était devenue presque chauve. Sa sœur d’adoption, un peu inquiète en entendant cela, fut rassurée quand il ajouta que de cette variété il n’en avait jamais vu par ici.

  Jusqu’à la fin de son adolescence, Victor mêla ses façons de faire archaïques aux usages actuels auxquels il mettait un certain temps à s’adapter. Puis, en grandissant, en avançant en âge, Victor s’habitua complètement à la modernité.

  Vers ses quinze ans, il cessa définitivement de biseauter des silex qu’il maniait avec dextérité et se servit de couteaux comme tout le monde. L’une de ses dernières attitudes surprenantes fut le jour où s’en allant à l’école, le chien d’un voisin, une bête grondante aussi grosse que lui, arriva en courant et lui bondit dessus. Sans se démonter mais promptement, Victor lança sa main droite en avant, la paume en l’air. Le chien happa la main quand, du même coup, Victor lui saisissait la mâchoire supérieure et appliquait fortement son pouce en haut du museau de l’animal. Sous la douleur, ce dernier mordit à peine, alors que simultanément, l’ayant empoigné derrière la tête avec sa main gauche, Victor se servit de cette tête comme d’une poignée et, le tout en un clin d’œil, son corps servant d’axe de rotation à la manière des patineurs quand ils font évoluer leur partenaire à l’horizontale, il fit tournoyer le monstre qui couinait comme un lapin. Tout en tourbillonnant, il se rapprocha d’un poteau télégraphique qui se trouvait là et, au troisième ou quatrième tour, sans oublier de faire pivoter l’animal d’un quart de tour afin qu’elle se présentât convenablement, il lui fracassa l’échine contre la bille de bois et lâcha tout.

  Le propriétaire du molosse, accourant, n’eut plus qu’à ramasser et emporter son bien qui s’en remis lentement en gardant une légère raideur dorsale de cette aventure et en faisant dès lors un grand détour quand il apercevait Victor.

  Victor, mélangeant « avant » et « maintenant », fit ce jour-là un lapsus en déclarant qu’il n’avait jamais vu un renard aussi gros et, qu’à la chasse, c’était là la manière, en dernière extrémité, d’en avoir raison lorsque se sentant acculé le renard attaquait.

  Vu ses premières années aux comportements quelque peu insolites, au grand soulagement de son entourage familial et savant, Victor eut une scolarité normale, sans heurts, sans qu’il ne se passât rien d’extraordinaire.

  La seconde particularité de Victor est une faculté dont jadis nous avions comme lui l’usage.

  De son temps, enfin, de son premier temps dans les vallées de la Dordogne, sa tribu n’avait pas plus d’une vingtaine de mots à sa disposition. Elle passait très lentement du borborygme au langage articulé, mais elle avait deux ou trois cents gestes et attitudes hérités d’époques plus anciennes. Le langage était encore une affaire à base d’expressions corporelles ; des vraies celles-là, et non pas de grimaces et contorsions idiotes sans signification à la mode aujourd’hui. Gestes et jeux de physionomie étaient encore essentiels dans la communication à cette époque. L’œil entendait plus de choses que les oreilles.

  Aujourd’hui, en dehors de l’écriture, la parole est devenue l’unique moyen de nous exprimer. Or, l’oreille ne nous permet d’entendre que ce qui est dit. Dans les intonations de voix, elle ne décèle guère les signes trahissant des paroles mensongères. Quant à nos yeux, ils sont devenus sourds. Ils enregistrent les gesticulations grossières, les hochements de tête qui quelquefois soulignent nos propos, mais ils sont incapables de détecter les indices involontaires et révélateurs beaucoup moins perceptibles qui accompagnent les mots.

  Victor, lui, n’est pas dupe de ces singeries. Il a conservé la faculté de lire les moindres signes dans les mouvements, les tremblements, les tressaillements du corps et les rictus tout aussi parlant sur les visages. Il n’entend pas seulement avec ses oreilles. D’un coup d’œil, en observant le regard, le visage, les mains, l’attitude générale, il surprend le mensonge ou reconnaît la sincérité de celui qui parle. Les menteurs ne le trompent pas, même lorsqu’ils disent des choses qui pourraient parfaitement être vraies.

  Alors que nous cherchons à découvrir le mensonge dans les incohérences, les impossibilités, les exagérations, en réfléchissant à ce que l’on nous dit (ce qui n’est pas très efficace), Victor voit le mensonge à la manière dont il est empaqueté. Il n’a pas besoin de sérum de vérité.

  A force d’en surprendre à longueur de journée, Victor en a conclu que maintenant le mensonge est devenu l’un des moyens les plus employés pour parvenir à ses fins en ce monde.

 

  Bien sûr, Victor est aujourd’hui une fable, mais il y a quinze mille ans ce n’en était pas une ; nous étions tous des Victor.

  Des Victors, nous en sommes d’ailleurs toujours, à tous les points de vue. Mis à part ces deux dispositions perdues, la première parce que nous n’héritons pas des souvenirs de nos ancêtres ; la deuxième parce que le développement de la parole, en devenant le moyen unique d’exprimer directement nos pensées et nos sentiments, a endormi le rôle tout aussi important que jouait naguère la vision, nous ne différons en rien de Victor.

  Comment verrions-nous le monde si nous avions les dons de Victor ? Si nous voulons le savoir, il nous suffit de remonter de quinze mille ans au fond de nous-mêmes. Nous le pouvons en observant nos réactions attentivement, car elles sont toujours les mêmes. Nous risquons alors de voir des choses étranges jusque-là invisibles, comme Pasteur quand il inventa les microbes.

  Regarder et dire ce que voit Victor. C’est ce que je vais essayer de faire en me mettant modestement à sa place. N’importe qui, s’il consent à faire un petit effort, peut en faire autant.

  Les contestations seront nombreuses. Les contradicteurs ne manqueront pas ; c’est certain et c’est normal. S’il n’y en avait pas, ce serait que nous aurions été construits autrement, ce serait que l’esprit, la sagesse, domineraient nos instincts, il n’y aurait rien à dire sur un sujet qui n’existerait pas.

 

 

 II

 

LE SPORT LE PLUS VIEUX DU MONDE

   Rien n’a changé sur nos visages ; ils expriment toujours nos pensées. Ce sont nos paroles qui disent autre chose et à plus juste raison nos écrits sans témoin.

  Tout le monde trompe tout le monde ou tout au moins essaye, s’y emploie pour toutes sortes de raisons. Généralement il s’agit d’en tirer un avantage direct ou de se faire valoir et hausser son image dans la société, ou d’attirer la confiance et la sympathie susceptibles de se faciliter l’octroi d’avantages à venir. Nous mentons même sans raison, pour le plaisir, par habitude. Nous pouvons, trop souvent, mentir impunément et ne nous en privons pas, car globalement le risque encouru n’est plus à la hauteur de ce qu’il rapporte.

  A l’encontre, nous sommes méfiants, sans relâche sur nos gardes. Nos relations distendues (même celles avec ceux qui nous sont proches), nos contacts éparpillés autour de nous, avec quantité d’inconnus dont nous sommes en interdépendance, en deviennent usants.

  Lors de mon premier séjour en Dordogne (C’est Victor qui parle et de temps en temps il prendra la parole), le mensonge, la dissimulation, étaient rares. Celui qui le découvrait, indiquait l’endroit où se trouvait le gibier ; les racines étaient exactement partagées en cas de pénuries. Ce n’était pas le désir de déroger à la règle qui faisait défaut, mais la crainte des conséquences, la crainte de voir la tribu nous tomber sur le dos. Le désir de ne pas être mis au ban de la communauté venait s’opposer à nos turpitudes éventuelles. Nous avions trop besoin les uns des autres. L’instinct de groupe, d’où nous tenions notre sécurité, nous commandant la prudence, venait fortement s’opposer à la témérité, à l’imprudence de mentir afin de se procurer un avantage.

  Le mensonge n’est pas une invention récente ni une erreur de la nature, il est instinctif. Le mensonge n’est pas propre à l’homme ; certains animaux savent aussi mentir. A l’origine, il nous permettait, par exemple, de tromper une proie en lui faisant croire que nous abandonnions la poursuite et, faisant un détour, de venir l’assommer par-derrière. Mais il n’était pas question de mentir effrontément entre nous.

 

  L’ensemble des mœurs conviviales établies par la nature, à l’échelle d’un groupe tribal ou chaque individu côtoyait journellement les autres, suffisaient à l’harmonie de nos rapports. Elles y suffisaient parce qu’elles étaient observées sans trop d’accrocs, parce que nous avions avantage à ne pas trop s’en écarter.

  Néanmoins les abus existaient, mais nous étions très proches et ils se découvraient le plus souvent au moment où ils se commettaient. Ces abus insignifiants s’accentuaient un peu en remontant la hiérarchie vers les dominants que nous nommons dirigeants aujourd’hui. Ils étaient habituels et perçus par tous comme instinctivement corrects, donc justes et équitables, car ils récompensaient le mérite. Ce n’était donc pas des abus à proprement parler. Les chefs se servaient un peu mieux, c’était normal. Ces menus privilèges, plus honorifiques que matériels, étaient l’apanage des plus aptes à se porter au commandement, à assurer ainsi la permanence, l’indispensable unité du groupe garante de notre survie. Quant à la tribu d’en bas, elle connaissait rarement de toutes petites inégalités, de tout petits profits personnels pouvant échapper à la vigilance de la communauté.

  Aujourd’hui, nous ne disposons pas d’autres règles de base afin de garder un semblant de cohésion. Rien ne peut remplacer ces règles, mais nous ne sommes plus contraints à les suivre de près. A présent, nous défendons nos intérêts au cours de relations devenues impersonnelles, d’inconnus à inconnus, qui s’accommodent très bien de l’imposture. Et comme la punition n’est plus dissuasive, la crainte ne nous arrête plus.

  Cependant nous sentons que ces règles sont indispensables, qu’y déroger au-delà d’un certain seuil ne nous permettrait plus de faire confiance à personne, que la vie au quotidien en deviendrait impossible. Alors chacun voudrait les voir appliquées sans faiblir par les autres tout en étant lui-même tiraillé par des instincts contradictoires qui lui disent de ne pas les observer s’il n’y a pas intérêt. Qu’un autre aille jusqu’où il ne peut aller ou jusqu’où il n’ose aller, son côté vertueux prend le dessus, s’insurge, ignore momentanément ses propres tentations, ses propres manières d’agir et trouve le procédé inadmissible.

  En toute bonne foi, l’employé de bureau emporte quelques feuilles de papiers pour son usage personnel en laissant croire qu’il les aura utilisées pour son travail. C’est si peu de chose qu’il ne se sent coupable de rien. Mais si le comptable se livre à un détournement en falsifiant ses livres, alors là ce n’est plus pareil. Même si le larcin est insignifiant et ne vaut pas plus que les feuilles de papier, l'employé modèle y verra un vol. Et si le détournement est important, il est inexcusable, sauf pour le comptable évidemment. L’argent était là ; il en avait besoin (qui n’en aurait pas besoin ?), donc il l’a pris. Il en avait envie et cela est raison suffisante.

  Il y a une étroite parenté entre le mensonge et le vol. Un mensonge est très souvent un vol. Ce n’est pas d’un objet ou d’argent que l’on s’approprie, mais d’un fait, d’une intention, d’un état imaginaire, et l’on attache une certaine valeur au fait d’amener autrui à y croire. A l’inverse, le vol est toujours un mensonge ; un mensonge à soi-même en finissant par croire, et un mensonge aux autres en leur faisant ou laissant croire, que la chose volée est bien à soi. Quant à notre instinct, la question ne se pose pas. Comme dit le juriste, possession vaut titre (titre de propriété jusqu’à preuve du contraire, bien entendu) ; l’instinct s’en accommode aisément et ne va pas chercher plus loin ; il n’est doué d’aucun jugement.

  Le mensonge, heureusement, a aussi ses vertus. Il peut être charitable. Et il l’est très souvent. Il est inutile d’invoquer nos paroles de réconfort, d’encouragements, alors que nous n’y croyons pas vraiment mais que nous mettant à la place de celui à qui il s’adresse, nous sentons qu’ils seront les bienvenus. Il y a aussi les compliments sincères et mérités, ou un peu gonflés, qui font plaisir et dont nous ne sommes pas avares.

 

 

 III

 

LE PARADIS PERDU

  Du temps de Cro-Magnon nous n’avions pas ces problèmes. Nous ne passions pas notre temps à philosopher. La vie était simple. Nous savions par quel bout la prendre. Nous savions ce que nous avions à faire et comment le faire. Nous n’avions pas à nous mettre d’accord, nous l’étions d’instinct, enfin, presque.

  Le temps passant, en 40.000 ans nous nous sommes tellement multipliés et avons tellement embrouillé nos affaires que notre monde est maintenant démesuré, incontrôlable et ingouvernable.

  Jadis les règles du bon usage allaient de soi. Maintenant, afin de faire face à nos aberrations nous avons dû en écrire de nouvelles, contraignantes, les mettre en codes et déclarer que nul ne devait les ignorer. Le meurtre, c’est tant, le vol, c’est tant, l’abus de confiance, tant, etc. Tous ces comportements ignorés auparavant doivent être réprimés. C’est une histoire de fous, de tribus devenues folles, de tribus frappées de gigantisme comptant des millions, des dizaines et des centaines de millions d’individus où chacun d’eux tire la couverture à soi, se laisse aller à des gestes corrompus. Dans cette mêlée, comment le mensonge n’y aurait-il pas la part belle ?

  L’éviter est… difficile, allait dire mon instinct ; mon instinct qui aimerait qu’à part moi et à mon grand profit, tout le monde soit vertueux ; alors que ma raison dit impossible.

  Nous sommes une espèce tribale, pas grégaire ; nous ne changerons pas cela. Pour être en paix et vivre heureux, il était essentiel de se côtoyer, tous, journellement, d’être directement et constamment en contact les uns les autres, d’avoir des intérêts identiques, simples et précis, au même moment, poursuivis par les mêmes gestes, les mêmes comportements. Il était essentiel d’avoir absolument besoin de s’entraider aussi bien que possible afin de survivre au mieux possible.

  Ces conditions se sont dégradées jusqu’à se dissoudre presque entièrement à partir du moment où le nombre d’individus se multipliant nous avons commencé à nous ignorer, lorsque nos activités se sont diversifiées à l’extrême et qu’en même temps les contacts encore directs devenus essentiellement utilitaires ont perdu toute humanité.

  Sauf quelques proches, une partie de nos congénères sans cesse plus nombreuse, jusqu’à en devenir la totalité, a fini par nous être étrangère. Le seul lien qui subsiste et nous unit est que nous nous ressemblons, que nous sommes de la même espèce. L’Autre est de moins en moins une partie de soi-même. Nous n’échangeons plus des sentiments d’appartenance au groupe, des sentiments fraternels, nous échangeons des services au sens économique du terme. Ce sont presque les seules relations qui nous restent avec la multitude. L’un nous paie le prix de notre travail, l’autre nous vend des patates, la brandade c’est le vendredi ; Au revoir et merci.

  Nous ne nous rallions plus à des individus mais à des mouvements d’idées dans le but d’y recueillir des avantages, prêts à les abandonner si un changement de cap nous paraît personnellement plus profitable.

  Nos liens instinctifs relâchés, rompus, nous prétendons les remplacer par des lois, des règlements, des pis-aller qui en tiendraient lieu. Or ces solutions ne peuvent pas convenir à notre nature ; l’utilité des injonctions qui nous sont faites, n’ont pas l’évidence de celles dont se chargeait la nature. Quand nous étions dans l’état de nature, elle seule nous dictait ce que nous avions à faire. Le chef se bornait à décider du moment et de la manière de le faire.

  Aujourd’hui, nous ne devrions plus suivre nos instincts qui donnent l’impulsion, le désir de ce que nous devons faire ou ne pas faire. C’est l’inverse. C’est notre raison qui devrait dicter à nos instincts ce qui est interdit et ce qu’ils devraient nous laisser faire ; et ce n’est pas possible. L’instinct ne reçoit pas d’ordre de la raison, l’instinct est sourd quand il n’aime pas ce qu’on lui raconte. Il s’ensuit que nous obéissons allègrement quand l’instinct y trouve son compte ; il nous incite alors à observer la loi, mais nous rechignons s’il nous donne le sentiment d’être lésé. La raison peut nous dire : « Tu y perds dans l’immédiat mais à terme, par des mécanismes, des phénomènes compliqués auxquels tu ne comprends pas grand-chose, tu y trouveras un avantage puisqu’on te l’affirme. » Si nous ne le sentons pas nous obtempérons contraints et forcés et nous avons tendance à louvoyer, à tricher dans la mesure du possible, voire à ne pas obtempérer du tout.

  Ainsi en supposant que tout serait parfait, que tous nos droits et devoirs seraient réellement équitables et à l’avantage, globalement, de l’ensemble d’une population moderne, cette population ne l’accepterait pas longtemps.

  Liberté, Egalité, Fraternité : Dans cette trilogie, la seule chose qui nous convienne, c’est la liberté ; la liberté de faire à autrui ce que nous ne voulons pas que l’on nous fasse. C’est ainsi que nous l’entendons à condition qu’autrui ne soit pas trop au-dessus de nous et directement à notre contact car, là, nous plions sans rechigner.

  L’égalité, les diverses dispositions bénéfiques aux uns et pas aux autres et inversement, à cause de la diversité des situations qu’il faudrait rendre égales, ne seraient pas forcément, sûrement pas comprises, et surtout pas ressenties. Et le seraient-elles, nous n’avons aucune envie de n’avoir que notre part. Quand nous l’avons, nous voulons avoir plus. L’égalité est une invention de celui qui à moins et veut avoir autant que celui qui à plus. Et comme celui qui a plus veut encore plus, cela n’a pas de fin. En l’occurrence l’imbroglio conflictuel, nos oppositions d’intérêt dans une société égalitaire resteraient entières parce qu’à quelque niveau que nous nous trouvions nous n’avons pas envie d’une société égalitaire.

  Quant à la fraternité, seule des trois à avoir un fondement naturel, cruciale au temps de la tribu, elle est rare et ne se trouve qu’entre individus étroitement liés ; autrement elle n’est plus qu’un mot sans signification.

  Quand nous étions une poignée dans les vallées de la Dordogne, à la saison du foie gras, certains voulaient monter vers Périgueux. D’autres, dont le grand-père d’Obélix, préféraient descendre vers Bergerac parce que c’était aussi la saison du marcassin et que le marcassin qui a perdu les rayures de son pelage est moins tendre. Alors le chef tranchait et dans un souci d’égalité partait une année d’un côté et une année de l’autre.

  Aujourd’hui, ces tiraillements sont toujours d’actualité. Ils sont devenus énormes et incessants. Certains, à la saison du caviar, qui revient tous les cinq ans, préfèrent aller à gauche, d’autres à droite ; on ne sait trop pourquoi. La différence est que le chef du moment veut toujours aller du même côté : du sien.

  Les dissensions se sont multipliées à l’infinie. Nous ne sommes pas d’accord tous les jours ; c’est même tous les jours que nous ne sommes d’accord sur rien, et si exceptionnellement il arrive que nous le soyons, c’est très provisoirement. L’unique remède, en démocratie, est de changer les chefs. Nous tapons dans un tas de volontaires qui n’arrêtent de crier élisez-nous, réélisez-nous et nous forcent la main. Nous les usons jusqu’à la corde ; d’ailleurs sans résultats dont nous nous satisferions. Puis, quand trop vieux ils décrochent, les moins jeunes montent aux créneaux, et nous continuons inlassablement à élire et réélire. Les dictateurs, eux, rêve de changer le peuple.

 

……….SUITE  4

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