SUITE 2

III     L’héritage

           universel  ..... 29

IV      Tempête dans

           un crâne  ...... 39

V        Un sixième

           sens  ............. 51

VI      Les Grandes

          découvertes .. 56

 

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III

 

L’HERITAGE UNIVERSEL

  Il serait extrêmement simple de nous expliquer le processus qui nous a mis dans cette situation devenue plus que préoccupante. Mais, en fait, ce n'est pas aisé du tout parce que du cheminement suivi par notre espèce, notre raison ne veut pas en entendre parler. Elle ne veut pas envisager qu'elle puisse être inféodée, comme une vulgaire exécutante, à une force supérieure dont elle est la servante et le jouet.

  Néanmoins, nous allons entrer dans le vif du sujet en tentant cette gageure.

  Voici une histoire extravagante. Elle expose brièvement, à grands traits, les raisons premières de nos agissements et les tournures qu’ils prennent ; elle dévoile le moteur, les tenants et les aboutissants, de nos faits et gestes. Elle est complètement folle. Et pourtant !

 

  D'après ce que nous savons, la nature s'est arrangée de manière à ce que tout ce qui vit acquière les moyens de se perpétuer. Comment s'y est-elle prise est une question difficile qui fait couler beaucoup d'encre depuis des siècles. Les savants, plus savants les uns que les autres, n’en sont toujours pas d'accord. Le darwinisme (évolution ou, si l’on préfère, transformation accidentelle des êtres vivants au cours de la reproduction), au contraire de ce que nous pourrions croire parce que ce sont ses adeptes qui crient le plus fort, est loin d'avoir régler cette question. En son état actuel, les tenants (qui sont les plus nombreux) de ce processus d’évolution des êtres vivants, sont loin d’expliquer de nombreuses anomalies de cette théorie, de tout faire cadrer. Laissons donc de côté la question du comment dont l’importance pratique est ici très relative et ne retenons que des faits évidents qui ne peuvent être niés ; eux seuls nous intéressent.

  Avant tout l'être vivant est doté du désir de continuer à vivre (de l'instinct de conservation). Ensuite il perçoit des signaux sous forme de sensations qui l’informent des besoins, des dangers qu’il court : il a faim, froid, chaud, il a mal, il est bien, il sent le danger, etc.

  Où se blottit la source des pulsions que l’on dit instinctives importe peu. Mais tous les êtres vivants, s’ils ne perçoivent pas tous les mêmes signaux, perçoivent des signaux propres à leur nature, à leur espèce, qui les mettent en alerte.

  A partir de là survient le désir et la nécessité d’agir. Plus ou moins rapidement, il leur faut remédier à la situation dans laquelle ils se trouvent afin de conserver la plénitude de leurs moyens, les meilleures conditions de vie, et quelquefois la vie tout court. Cela les oblige à faire des pieds et des mains, comme l’on dit, pour se tirer d'affaire. Mais comment faire si l’on n’en a pas ? Alors, la nature, prévoyante, les munissant d’appareils sensoriels détectant leur environnement, complétait cet équipement en donnant à chacun selon ses besoins des outils lui permettant de défendre son existence.

  En quelque sorte, Dieu, ou la nature, comme chacun voudra, s'est amuser à fabriquer des automates vivants. A l’homme, parmi eux, elle a choisi de lui attribuer une paire de bras et de jambes et une assez forte mâchoire. Mais elle a conçu des quantités d’autres outils adaptés à chaque modèle vivant. Il s’ensuit que chacune des formes de vie agit à sa manière avec les outils dont elle dispose. Il s’ensuit que ces automates ne peuvent ressentir que de certaines façons et pas d'autres, qu’ils ne peuvent agir en réponse que de certaines façons et pas d'autres. Il s’ensuit que chacune a un comportement particulier (un ensemble d'actions et de réactions) avec ses variantes et ses similitudes selon les espèces, et que toutes n'ont qu'un but qui leur est dicté par la nature, un but obligatoire et constant, sans pouvoir jamais l'oublier : survivre.

 

  Mais ce désir, survivre, il fallait le leur faire acquérir ; identifier les besoins et le danger, pouvoir y remédier ne suffisait pas.

  Il y a bien longtemps, des centaines de milliers d'années, ce qui n'est qu'un instant au regard de l’apparition de la faune et la flore terrestre, nous, les hommes ou ce qui devait le devenir, obéissions déjà à des règles de vie qui étaient établies depuis longtemps par la nature sans que nous n'y soyons pour rien.

  Survivre à l’époque de nos lointains ancêtres, n'était certainement pas une petite affaire. Après les avoir munis d'un attirail déjà fort efficace, la nature, dans un souci d’avenir et avec beaucoup de suite dans les idées (bien que, paraît-il, elle n’en ait pas), a dû s’assurer que les outils, à défaut de l’être toujours efficacement, soient au moins toujours utilisés. Pour résoudre ce problème (qui se pose à tout ce qui vit), pour inciter à l’action, elle se sert d’un phénomène mystérieux, mystérieux comme tout le devient quand de question en question on remonte, ou l’on descend, vers la cause première, du moins qui paraît l’être. Ce phénomène est l’instinct. Avec lui et les outils à sa disposition, la nature a dû établir des règles de conduite précises, a dû les graver dans leur chair afin qu'elles soient exactement et constamment observées ; sans quoi nous ne serions pas là.

 

  1-  La première de ces règles fut certainement d’apprendre à distinguer ce qui est bon à manger de ce qui ne l’est pas, de reconnaître les endroits propices où se procurer des aliments et comment y accéder.

  Parallèlement se développa le sens de l’observation, la curiosité, l’envie de savoir ce qui pouvait se cacher ici ou là.

  Ces besoins élémentaires donnèrent tout son intérêt à l’environnement. Ce qui permettait de vivre en devenait beau et attachant.

  Elle leur apprit aussi à se procurer suffisamment de nourriture et même un peu plus pour le lendemain.

  2-  La deuxième règle fut de subvenir à leurs besoins, quels qu'ils fussent, en dépensant un minimum d'énergie, en y passant un minimum de temps.

  Cela ne veut pas dire que ces lointains ancêtres devaient faire les choses à toute vitesse et sans effort ; cela veut dire qu'au lieu de se fatiguer trois heures ici et ne trouver que quatre fruits, il valait mieux, lorsque c'était possible, aller un peu plus loin et mettre moins de temps, sans plus d’effort, pour obtenir le même résultat, ou autant de temps et plus de résultat, quitte à se prélasser ensuite.

  Ceci, pourrions-nous croire, est tellement évident qu'il est idiot de prendre la peine de le dire. Il est peut-être idiot de le dire, mais peut-être pas. Si ce choix ne s'était pas instinctivement ancré dans la peau de nos ancêtres alors qu’ils n’avaient pas encore forme humaine, nous ne le ferions pas. Bien des êtres vivants ne peuvent le faire. Et toute bête que cette réaction de bon sens nous paraisse maintenant, à l’époque la nature a dû se débrouiller pour nous la faire acquérir parce que sur le bon sens, en ce temps-là, il ne fallait pas compter ; de bon sens, nous n'en avions pas. Par ailleurs, cette réaction était l’une des clés de notre survie et si, sans elle, nous eussions survécu tout de même, nous n'aurions pas eu autant de raisons de nous nuire, d’aller, nous le verrons, jusqu’à nous entre-tuer par la suite.

  Il ne faudrait pas en déduire pour autant que l’homme est fainéant. C’est plus subtil que ça : La nature a voulu qu’il dépense ses forces à coup sûr, qu’il ne s’épuise pas à tourner en rond et finisse par mourir de faim. Par ailleurs la nature prévoyant toujours largement, elle s’est arrangée pour qu’il dépense le surplus d’énergie en y prenant plaisir.

  3-  La troisième règle fut de leur donner le désir irrépressible de procréer, d'assurer la continuité de l’espèce.

  4-  La quatrième règle fut de nourrir leur famille (qui devait être nombreuse), de distribuer des aliments à leurs proches, de partager avec leurs congénères en prenant bien garde à ce que des indélicats d’autres espèces, ne viennent se servir abusivement. Au besoin, ils repoussaient gentiment ceux qui ne faisaient pas partie du club et poussaient un peu plus fort, voire leur tapaient dessus en cas de besoin.

 

  Sans en avoir l’air, ces quelques comportements instinctifs dont ils usaient sans savoir pourquoi (la nature ne leur donnant pas d'explication) furent à l’origine de la création de l'art culinaire, voire du réfrigérateur quand ils mettaient les fraises à l'ombre, de l’observation et de l’information, de la famille, de la propriété (au moins collective), de la philanthropie et de l'économie, du moins d'un de ses buts essentiels : faire le maximum de profit en un minimum de temps et un moindre effort possible. Tout cela, répétons-le, fut fait d'instinct, sans y penser, car l'homme n'en était toujours pas un. Son cerveau était celui du chien qui remue la queue quand il est aux anges et qui mord quand il n'est pas content.

 

  En ce temps-là, parce qu'ils ne savaient pas encore ce qu'était l'or, c'était l'âge d'or.

  Il y avait de la place pour tout le monde. Mais quand même, certains endroits étaient plus accueillants que d'autres.

  5-  La cinquième règle fit que les hommes allaient en groupes. Les ressources de la tribu de sauvages ne devant pas s’épuiser, elle s'installait sur un vaste territoire où les figues étaient les plus grosses et gare aux étrangers qui venaient grappiller. Cela donnait lieu à des parties à tire cheveux mémorables. Secourir des individus égarés, recevoir en amis des prétendants au mariage qui se pratiquait entre tribu allait de soi, mais se laisser déloger par toute la troupe il ne fallait pas exagérer.

  6-  La sixième règle fit que si des envahisseurs surgissaient, dans ces affrontements les premiers occupants avaient un avantage : Ils étaient chez eux. Ils ne le savaient pas, mais ils le sentaient. La nature leur avait donné par là une force supplémentaire toute psychologique. A l'opposé, les envahisseurs sentaient qu'ils étaient des intrus et, à force égale ou un peu supérieure, ils se sentaient moins assurés. Après quelques simulacres et force gesticulations, ils se retiraient sans déloger personne, laissant les figues bien mûres aux premiers occupants. Ces tentatives dénuées de violence physique étaient rares, les continents étant assez vastes, il était moins risqué d'aller voir ailleurs que de donner et recevoir des coups.

  7-  La septième règle renforça cette vie tribale. La nature, toujours, leur inculqua les bonnes manières, la solidarité et l'obéissance à un chef absolument indispensable.

  Sans la cohésion et la discipline, devant les dangers innombrables qui les guettaient, chaque individu aurait été beaucoup plus exposé aux prédateurs, aux mille difficultés rencontrées. Chacun avait la sensation que de rester ensemble, de se serrer les coudes, était une question cruciale comme boire et manger s'il voulait, lui et ses congénères, vivre le plus longtemps possible. La tribu avait donc absolument besoin que l’un d’entre eux s’imposât et décide ; il lui fallait un rassembleur capable, également, d’aplanir les différents qui pouvaient survenir.

  D'ailleurs, afin qu'il y eût toujours un chef pour assurer la cohésion du groupe, à sa naissance, tout individu était susceptible d'en prendre un jour le commandement.

  Un mécanisme de prise de pouvoir s’instaura où, encore une fois, rien n'était pensé. La conséquence de ce mécanisme fut l'établissement de situations, de rapports d’ascendance à subordination, à divers échelons dans la hiérarchie sociale au sein de la tribu. Ceux qui obtenaient une position, plus ou moins élevée, en retiraient des avantages, des prérogatives que les chefs et sous-chefs s'arrogeaient. C’était là la marque de leur puissance et de leur dignité, la façon bien visible de montrer à leurs inférieurs que respect, considération et obéissance, leur étaient dus. Cela pouvait se traduire par le fait de s’attribuer, de s’approprier le plus beau fruit au cours de la cueillette, de choisir la femelle qui leur plaisait, d'éviter une trop grande familiarité avec leurs congénères qui devaient lui obéir et le suivre, et de mille autres manières. L'important était d'afficher constamment une attitude à la fois protectrice et dominatrice ; les petits avantages matériels n’étaient pas le but principal, le but était d’être le Chef.

  A ces différences de traitement symboliques, se résumant en réalité à peu de chose matériellement (les banques n'existaient pas), personne donc ne trouvait à redire. Il était naturel que les puissants soient les mieux servis.

  Cette domination en fin de compte assez légère contribuait à renforcer encore la cohésion de la tribu. Elle était donc bénéfique à tous et d'autant mieux acceptée que les meneurs, l'élite, prenaient tous les risques, toutes les responsabilités. A l'occasion, ils se portaient en première ligne et protégeaient le groupe quand un danger le menaçait. Une tribu unie était la meilleure assurance sur la vie.

  8-  La huitième règle donna un sentiment de crainte autant que d'admiration envers l'élite qui faisait montre de tant d'autorité et de prévention à l'égard de la communauté. Ce n'était pas autre chose que le culte de la personnalité avant la lettre. La contrainte, la soumission, s’accompagnait du sentiment d’être protégé et la réaction ne pouvait être que double : tout à la fois envier la puissance du chef en imaginant qu’on pourrait être à sa place dans cette fonction essentielle et le respecter.

  9-  La neuvième règle assura le remplacement de l'encadrement, dirait-on aujourd'hui.

  Idolâtrie et arrivisme habitant chacun, les états d'âme étaient fluctuants. Quand le pouvoir semblait fléchir, cela arrivait de loin en loin, il était remis en question par quelque opposant. Avec des grognements, des grimaces et quelques grands gestes simulant l’attaque, dans le genre retenez-moi ou je fais un malheur, la situation restait en l'état ou se modifiait et le calme revenait. Chacun acceptait qu'il en soit ainsi, suivait le nouveau chef éventuel lorsque l'ancienne autorité, vieillissante ou malade, y avait laissé sa place. Chacun se tenait à son rang jusqu'à la lointaine prochaine tentative. Les intrigues, les alliances opportunistes ne manquaient pas, mais les oppositions étaient plus démonstratives que violentes. Entre gens de bonne compagnie, l'attaque par-derrière, le meurtre et l'assassinat n'existait pas. A l'époque nous étions des animaux « civilisés ».

  Bien entendu au cours de ces affrontements il y avait les partisans des uns, les partisans des autres et, dans un groupe devenu un peu trop important où la paix sociale connaissait trop de remous, il était fréquent de voir la tribu se scinder en deux. Le contestataire et ses partisans allaient s'installer un peu plus loin, créant ainsi une tribu nouvelle. L’ordre était rétabli durant deux ou trois siècles.

  10- La dixième règle compléta le tout en apportant le goût de se détendre.

  Entre deux courses après des proies bien faites pour être mises à leur ordinaire, pendant que les rejetons jouaient, ils faisaient la sieste ou se racontaient des histoires muettes en se tapant sur le ventre ou, encore, se prélassaient au soleil ou à l'ombre selon les saisons.

 

  En fin de compte, sans le savoir, d'instinct, ces tribus de sauvages ont aussi créé les peuples et leur territoire (les nations), la hiérarchie (les gouvernements) qui les dirigeaient, le culte de la personnalité (vive Dupond !), l’assurance tous risques, la politique et l'obéissance.

 

  Pour compliquer un peu le tableau, ces règles instinctives ne s’exprimaient pas avec la même force d’un individu à l’autre. Chacun avait son degré de générosité et d’avarice, d’antipathie, d’altruisme, de froideur et d’amabilité, etc. Comme des bouteilles contenant toutes les mêmes ingrédients, mais dont les unes contiendraient plus de ceci, moins de cela, ils étaient tous pareils et tous différents. Cette distribution à chacun était innée, impossible à modifier. De plus, ces règles de conduite variaient en intensité et selon le moment prenaient des apparences contradictoires. Par exemple, ces sauvages pouvaient être généreux, distribuer autour d’eux parce qu’ils aimaient leurs congénères, et à la fois être accapareurs, voire voleurs. Ils pouvaient être disciplinés et obéissants tout en désirant être un jour celui qui commanderait.

  A un certain point, l’absence ou presque d’un instinct inné est une anormalité ; son hypertrophie également. De tels dérèglements ne pardonnaient sûrement pas à cette époque. Il n’y a que chez l’homme civilisé où la survie est permise dans ces conditions : chez les uns parce qu’on les soigne, chez les autres parce que, de loin, on les supporte.

 

  L'animal qui devait donner le jour à l’humanité, bien avant d'avoir eu sa première idée qui lui traversa la tête, a hérité de ces comportements qui, de nos jours, n'ont pas changé. Ils font partie intégrante de notre nature, sont indissociables de notre être de chair. Ces comportements, aux ordres de nos instincts, ne sont rien d’autre que le prolongement de l’action des organes qui maintiennent la vie à l’intérieur du corps ; ils agissent d’une manière tout aussi rigide, systématique, comme les organes, mais eux sont là pour maintenir le corps, en son entier, aux prises avec l’extérieur, avec son environnement. Ils ont été établis une bonne fois pour toutes depuis longtemps et pour longtemps. Vouloir les changer, comme certains le prétendent, équivaut à vouloir changer nos pieds en nous efforçant à ce qu'ils deviennent des patins à roulettes. Peut-être quelque chirurgien pourrait être fier de tenter ce tour de force avec nos pieds (ce qui serait plutôt un tour de…) mais il n'y a aucune chance qu'ils se transforment de la sorte naturellement. Il en est de même de nos comportements, à moins que les psychotropes et autres bonnes substances allant dans ce sens soit l'avenir de l'humanité. En tous les cas, c'est déjà bien commencé (Sait-on jamais jusqu’où cela ira). Sinon nos comportements resteront ce qu’ils sont.

  Dans certains cas, le désir de vouloir changer les comportements instinctifs est tout aussi instinctif. Si, d’un comportement, on reçoit plus de désagrément d’autrui qu’il ne procure d’agrément quand on l’adopte soit même, c’est bien l’instinct « fiche-moi la paix » qui vient s’opposer à celui de « je me fiche pas mal des autres », et l’on voudrait voir disparaître un tel comportement d’où on tire plus d’ennuis que de satisfactions.

 

 

IV

 

 TEMPETE DANS UN CRANE

  Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

  Bien dans leur peau, nos ancêtres ne connaissaient ni l’angoisse ni l'ulcère d'estomac. A condition de faire attention à un tas de traquenards qui les guettaient, ils vivaient dans le calme. S'ils craignaient beaucoup de choses et s'en méfiaient, ils étaient dans le cas du piéton qui craint et se méfie des voitures, mais qui, en prenant garde, traverse sereinement la rue. Ils n'étaient pas constamment en train de trembler de peur.

  Des arbres, le chant des oiseaux, le ruisseau qui ronronne et miroite au soleil, la prairie en fleurs couverte de papillons, la montagne au sommet quelquefois enneigé, la pluie, l'arc-en-ciel, et, le soir, le coucher du Soleil, toutes ces choses ordinaires ne sont-elles pas extraordinaires ? La nature n'est-elle pas merveilleuse ? Essayons d'imaginer qu'en ce temps-là, nos lointains aïeux, avaient toutes ces merveilles sous les yeux, en sentaient les odeurs, en écoutaient les bruits, en voyaient les couleurs, faisaient corps avec elles sans penser à rien. Mais il est vrai qu’imaginer pareille chose ne nous est plus possible ; nous sommes tellement dénaturés. La plupart d'entre nous ne savons même plus qu'au ciel il y a des étoiles. Devant tant de beautés il nous faudrait, comme eux, regarder et ne penser à rien, mais nous ne le pouvons plus ; dommage ! nous en serions béats d'admiration.

  Hélas ! Un jour vint où l'un d'eux inventa la gaule à décrocher les prunes. Il était devenu intelligent. Par malchance cet avatar était héréditaire. Ses descendants (nommés ainsi parce qu'ils n'eurent plus à grimper aux arbres), attrapèrent la grosse tête et, avec cet outil à tout faire (la tête ou le bâton, au choix), ils se mirent à taper sur la tête de ceux qui ne l'avaient pas attrapée, car rapidement ils les trouvèrent bêtes, sans humour ni conversation. Bien que la causette se fît uniquement par gestes et une douzaine de cris inarticulés, ils n'arrivaient plus à s’en faire entendre et ne les supportèrent plus.

  Effrayé par ces manières, le grand-père inventeur confisqua les bouts de bois et décréta qu'il ne fallait plus y toucher. Toute la famille, qui était déjà une petite tribu, ayant pris de la distance avec leurs congénères, déclara que le grand-père avait tort, qu'aucun retour en arrière n'était souhaitable, ni même possible. Il ne tarda pas à être accuser de mentalité rétrograde et même de trahison. Il fut destitué et dut se résoudre à se tenir tranquille.

  C’est à cette époque, comme l’a dit l'humoriste, que « le singe devint c… » ; il décréta l’ère de la raison.

  Ce que ces braves gens devenus intelligents ne savaient pas, et que nous ne savons pas tellement mieux en ce début du xxie siècle, c'est que les instincts acquis à une époque bien plus lointaine encore continueraient (et continueront) à nous dicter nos faits et gestes, nos comportements.

  Au lieu de se lamenter du malheur qui leur arrivait, ces hommes nouveaux, devenus forts avec leur arme terrible, firent la loi tout en se multipliant.

  Bientôt ils commencèrent à repousser leurs anciens frères qu'ils ne reconnaissaient plus comme tels et, de proche en proche, s'accaparaient les terres, leurs terres. Rusés et entreprenant, croissant en nombre rapidement, ils étendaient sans cesse leur domaine. Quand ils tombaient en arrêt devant une difficulté insurmontable, ils se grattaient la tête cinq minutes et trouvaient une solution. Rien ne leur résistait, rien ne les décourageait.

  Un tout petit peu plus tard, des dizaines de millénaires, ils domestiquèrent le feu et imaginèrent un barbecue entre quatre pierres, ils inventèrent la pierre taillée, puis le manche qui allait avec et en firent des haches.

  De tranquille, la vie devint passionnante. La cabane en bambous et le toit en feuilles de bananiers imperméables à la pluie, n'avaient plus de secret. Durant des millénaires l'homme avança de plus en plus vite, enfin il prit véritablement son essor grâce à la science. Son esprit n'avait pas de limite et ne s'arrêta pas au bois fourchu ou au nœud coulant. Un savant inventa même le fil à couper le beurre. On se demandait à quoi cela pouvait servir, quand un plus savant encore (un théoricien, dit-on aujourd'hui) se dit : « Si le fil existe, c'est qu'il doit y avoir une substance qui est coupée par ce fil » et il inventa le beurre. Ou plutôt il le découvrit en agitant du lait dans un cyclotron, euh !… dans une calebasse qui, jusque-là, ne servait qu'à faire de la musique, une musique douce, évocatrice des grandes chasses, des vastes forêts, du soleil, de la pluie ou, de pures créations méningées, une musique à base de ce délicieux tam-tam que nous adorons encore aujourd'hui.

 

  Puis, avec le temps, ce qui devait arriver arriva.

  A leur grande surprise, il s’avéra que ces hommes nouveaux n’étaient pas les seuls à avoir acquis la grosse tête. Des cousins, les Néandertaliens, dont le cerveau était plus volumineux que le nôtre et de loin, descendants vraisemblablement d’un ancêtre commun pas très éloigné, avaient reçu également ce don. Il est probable qu’ils se croisèrent sur les chemins durant quelques milliers d’années. Les uns et les autres étant trop différents, ils ne se mélangèrent pas ou pas trop.

  Commencèrent-ils à être en surnombre sur la Terre, se retrouvaient-ils face à face à chaque coin de bois, les uns cherchant un territoire les autres le défendant ? Ayant les mêmes besoins, se firent-ils une concurrence insupportable en vivant parallèlement, côte à côte ? Ce qui est sûr c’est qu’une seule lignée (l’homme de Cro-Magnon) survécue, de laquelle nous descendons tous aujourd’hui ; c’est du moins ce que l’on dit.

  Comment et pourquoi ces cousins abandonnèrent-ils la partie ? Personne ne le sait. Après tout, peut-être étaient-ils arrivés en fin de parcours de manière tout à fait naturelle. Mais cela ne signifia pas que les survivants étaient parvenus au bout de leur peine.

 

  La nature n’est pas douce avec ses créatures. Elle les jette sur la scène et à elles de se faire leur place. Chacune est livrée à elle-même et doit s’occuper de son sort.

  La gazelle qui broute tranquillement dans la prairie offre un tableau paisible ; l’herbe ne semble pas en souffrir. La panthère qui soudain la surprend, la poursuit un instant et la saisit au collet est une scène atroce. Tant pis pour elle ; elle n’avait qu’à prendre ses jambes à son cou. Le naturaliste dira que choisir la gazelle ce serait condamner la panthère. N’empêche, ce que nous appelons la chaîne alimentaire est une œuvre d’art démoniaque. La poule mange les vers, le renard mange la poule, et les vers de temps en temps s’offre un renard ; nul n’est à l’abri de ce cercle infernal. A chaque seconde, des millions, des milliards de fois un prédateur, violemment ou insidieusement, croque une victime. Tout ce qui vit est susceptible de faire un bon repas, soit assis sur une chaise, soit posé sur une table.

  La nature s’est dispensée de régler le problème de la souffrance qui n’a apparemment d’importance que pour celui qui la subit et, à l’inverse, pour le prédateur quand le pouvoir d’insensibiliser sa proie lui est une arme de plus. La douleur à certes son utilité, mais celui qui la ressent retient surtout que ça fait mal.

  Seule la Vie en soi semble être le but de la création ; un but bien provisoire, même si, pour nous, il y a déjà une éternité qu’elle est là.

  La nature n’a pas l’air d’avoir de préférence pour telle ou telle espèce. Elle semble indifférente à ce qui se passe. Ce qui lui plaît, c’est que ça bouge, ça crie et ça s’agite dans une ambiance tantôt enchanteresse, tantôt explosive et terrifiante, et que ça dure tant que cela se pourra. Les acteurs sur le plateau jouent la Commedia dell’arte. Tous, divinement inspirés, improvisent d’instinct sur un canevas préétabli. Chacun pour soi, ils croient jouer le premier rôle, sans savoir ce que signifie cette comédie aux thèmes décousus ni comment elle doit se terminer ; ce qu’ils aiment c’est la jouer.

  Lorsque deux espèces sont simplement en concurrence, qu’elles utilisent les mêmes ressources alimentaires, le même habitat, mais qu’elles ne s’aiment pas, ne s’invitent pas à dîner, il arrive qu’elles cohabitent en un même lieu tant que l’existence de l’une ne gène pas l’autre outre mesure. Quand elles se gênent, ce qui est fréquent, l’une a tendance à repousser l’autre. Alors on s’évite tant qu’il y a encore assez de place et, lorsqu’il n’y en a plus assez, l’une chasse l’autre qui finit par être éliminée si elle ne peut survivre ailleurs. Il en est de même des végétaux ; eux aussi se repoussent. C’est peut-être ce qui est arrivé à nos cousins ; quoique ce soit fort peu probable, nous avons très bien pu les aider à disparaître, à moins qu’avec une plus grosse tête ils aient trouvé tout seuls le moyen de quitter la scène prématurément.

  Quoiqu’il en soit, restés seuls, l’homme de Cro-Magnon, dont on trouva les restes en Dordogne sur un site de fouilles portant ce nom, et ceux de sa famille éparpillés sur les continents n’eurent pas le temps de beaucoup s’ennuyer. Proliférant, les tribus humaines, très éparpillées sur de grands espaces, se multipliaient. La Terre n’allait plus cesser de rétrécir.

  Bientôt les hommes se gênèrent entre eux et devinrent concurrents des hommes. Comme l’aigle a son territoire et repousse un congénère qui voudrait s’y installer (bien que la nourriture soit abondante et qu’il y ait assez de place pour accepter un voisin rapproché), les tribus humaines avaient, elles aussi, leur chasse gardée.

  Des millénaires avant que les êtres humains commencent à s’entasser anormalement les uns sur les autres en se fixant sur des territoires plus restreints, ce sont des problèmes purement psychologiques qui se sont premièrement posés à eux. Ils n’aimaient pas qu’on vienne piétiner leurs plates-bandes. Entre eux et les tribus voisines, ils avaient mentalement besoin d’un terrain libre, d’un no man’s land confortable pour leur tranquillité. Les espaces se réduisant, cela suffit pour qu’ils commencent à se lancer des regards venimeux entre petits groupes un peu trop à l’étroit.

  C’est à partir de ce moment que les humains commencèrent à sortir de l’état primitif.

  Ils essayèrent le plus possible d’éviter ces situations en essaimant. Ce n’est pas sans raison si parvenus au nombre de quelques millions d’individus seulement les humains occupaient déjà une grande partie des continents. Ce n’était pas une conquête héroïque due au génie, au grand esprit de l’homme partant hardiment à la découverte de nouveaux mondes, comme le proclame une anthropologie qui tourne trop souvent autour de son nombril : C’était une fuite imposée, la seule solution qu’ils avaient, pas si flatteuse que ça.

  Groupés en tribus, jusqu’à six douzaines ils se sont adorés, un peu au-delà ils se sont supportés, puis comme trop c’est trop ils ont fini par se battre. Après bien du temps passé et bien des hommes en plus, ce fut pire entre populations trop serrées et disparates qui au hasard de leurs implantations à travers le monde s’étaient différenciées dans leur aspect physique et leurs façons de vivre.

  Jusqu’ici l’homme repoussait les animaux gênants auxquels il s’opposait, il prit les mêmes attitudes à l’égard de sa propre espèce. Quand les tensions, les convoitises et les frictions qui s’ensuivirent devinrent trop fortes, les plus intelligents, certainement, trouvèrent le remède en inventant la guerre.

  Quand cela arriva, l’homme était mal à l’aise depuis longtemps. Il était définitivement malade de ses instincts incompatibles avec sa raison, qui s’emballe en exécutant leurs ordres, et son nouveau mode de vie grouillant et agité.

 

  Les préhistoriens qui prétendent parler des mœurs de l’homme primitif quand ils étudient celles des cinq à dix mille dernières années se mettent le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Certains affirment trouver beaucoup de sauvagerie et de brutalité à ces époques reculées, et même de véritables massacres. Donc, l’homme n’a jamais été le bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau.

  Nous pourrions imaginer que dans dix mille ans, alors qu’on se tuerait par millions en quelques minutes, des préhistoriens « évolués » constateraient que les primitifs de Verdun et du Chemin des Dames, de la Bataille d’Angleterre et des bombardements massifs des villes allemandes, étaient des barbares et se battaient déjà comme des lions. Nous, les hommes actuels, serions alors leur Homme primitif. Evidemment, il leur serait difficile de parler de bons sauvages.

  En réalité, Rousseau et préhistoriens ont tous raison car ils ne parlent pas du même homme. Si l’on observe les loups, les singes, et d’autres animaux que l’on pourrait qualifier de tribaux, il ne semble pas être fréquent qu’ils s’entretuent à l’intérieur du groupe, ni même entre bandes. Pourquoi les hommes l’auraient-ils fait avant d’être sortis des conditions de vie primitive ? S’ils avaient commencé à s’entretuer quand ils étaient clairsemés, en bandes de quelques dizaines, occupant chacune l’équivalent d’un département actuel, s’ils avaient eu cette propension naturelle dès leur apparition, au mieux l’espèce en serait encore là, en tribus isolées ; nous ne serions pas actuellement six milliards entassés sur la Terre.

  Quant aux crânes percés et autres os à moelle qui remontent à des temps plus anciens, les formes d’anthropophagies rituelles qui existent encore de nos jours ne manquent pas pour les expliquer. Le cannibalisme s’explique aussi comme solution de survie lors de famines.

  Il faut donc remettre chaque chose à sa place : Le bon sauvage a eu son temps, et, à partir du moment où lui vint la raison, c’est à dire quand il devint d’une folle efficacité dans ses entreprises, et notamment celle de proliférer, il a suffit d’attendre le début du surpeuplement pour que les détracteurs de Rousseau aient à leur tour raison ; seulement leur homme à eux n’est plus l’homme primitif. S’ils estiment qu’il l’est, il ne peut l’être que relativement à eux et ce n’est là qu’une vue d’anthropologue trop haut perché pour voir le fond des choses, c’est négliger les premières manifestations d’un phénomène qui n’a fait que s’amplifier, c’est vouloir ignorer que lorsque nous avons commencé à taper sur quelqu’un jusqu’à lui fracasser le crâne, c’est qu’il y avait peut-être (et si nous continuons, c’est qu’il y a peut-être toujours) quelque mécanisme psychique et instinctif, rigide, demeuré intact, qui ne s’est pas accommodé de la promiscuité et des bouleversements qu’elle a apportés avec elle. C’est alors que le bon sauvage est devenu barbare.

 

  Le jeu de massacre pu alors commencer et tout alla très vite. Les défenseurs inventèrent les barrières, puis les palissades, les châteaux forts et les blockhaus. Les attaquants inventèrent le javelot, l'arc, le fusil, le canon, le char, l'avion, les orgues de Staline, la fusée tous azimuts, la bombe atomique puis à hydrogène. Bientôt l'on ne sut plus qui attaquait, qui défendait. Ce fut chacun son tour. Et nous voilà en l’an de grâce 2005. Bonne année… en attendant la guerre chimique ou bactériologique ou les deux à la fois.

  Pendant ce temps tout ne fut quand même pas aussi noir. Les hommes inventèrent quelques passe-temps : Le raffinement de la table, l'érotisme, les jeux intellectuels (la belote et le football, par exemple), le cheval et la voiture, la littérature et les arts.

  Il y eut des musiciens qui enchantèrent nos oreilles, des peintres, des sculpteurs, des chorégraphes, qui charmèrent nos yeux, des comédiens, toutes sortes d'artistes en cent domaines, de ceux qui chantent, de ceux qui braillent, de ceux qui jouent, de ceux qui font des grimaces ; il y eut aussi des architectes qui bâtirent des ponts, des châteaux, des cathédrales et… la Pyramide du Louvre, ce chef-d’œuvre, propre à faire rougir de honte cette vieille bâtisse dont elle porte le nom.

  En fin de compte, tout ce que les hommes ont fait et continuent à faire actuellement, est toujours commandé par nos comportements ancestraux qui étaient en place au plus profond de nous alors que nous n’étions encore qu’une espèce quelconque n’ayant rien d’humain ; et ces comportements, qui ne correspondent plus à nos modes artificiels d’existence, comme en ces temps-là obéissent toujours à nos instincts que nous ignorons et préférons ignorer que nous les ignorons.

  Toute organisation humaine en dehors du groupe tribal, d’un nombre d’individus nous convenant, ne pourra jamais être satisfaisante, nous rendre la paix. Malheureusement nous n’avons aucune possibilité de renoncer à nos dispositions naturelles, à nos instincts tribaux, pour nous adapter aux effets pervers de notre nouveau mode de vie, serrés les uns contres les autres sans nous connaître individuellement. Et nous agissons toujours comme la nature nous a conformés pour le faire.

 

  En résumé :

  1-    Nous choisissons l’alimentation qui devrait nous convenir. Nous ne savons plus très bien comment elle est produite, tellement nous nous appliquons à la dénaturer, mais nous avons gardé des liens certains avec l’environnement qui nous la fournissait. C’est pourquoi on nous montre toujours la vache publicitaire dans un pré. C’est pourquoi il nous est plus agréable de faire la sieste ou de s’asseoir dans l’herbe sous un arbre qu’au pied d’une tour en béton.

  2-    Nous faisons nos provisions de tout ce dont nous avons besoin et, parce qu'aujourd'hui les conserves de toutes choses se font en billets de banques qui tiennent peu de place, nous amassons le plus possible en un moindre temps possible ; il n’y a pratiquement plus de limite, quoique certains s’entêtent à préférer les pièces ou les lingots d’or et toutes sortes de biens plus encombrants… mais qui s’évaluent en monnaie.

  3-    Nous procréons et, si nous l'évitons très souvent, nous ne cessons d'en observer irrésistiblement le rituel et à tromper notre instinct dont le plaisir n’est pas le but, mais l’un des moyens que la nature trouva pour nous forcer à nous reproduire.

  4-    Nous partageons avec ceux qui nous sont proches, beaucoup moins avec ceux qui nous sont moins proches, rarement avec ceux qui nous sont étrangers. Ces derniers nous aimons mieux les piller autant que faire se peut, tout en les secourant éventuellement lorsqu’ils s’égarent chez nous.

  5-    Nous sommes tribaux. Nous vivons en communauté. La famille, les amis, les connaissances, sont indispensables à notre équilibre mental et, si nous n’avons rien de tout ça, les vieilles gens souvent, nous éprouvons le besoin de parler au premier venu, de sentir que nous ne sommes pas seuls.

  6-    Nous avons gardé le sens du territoire. Ici c'est chez nous, là-bas c'est chez eux. Assimiler le nouveau venu demande un effort et prend un certain temps.

  7-    Quand ils ne s’imposent pas d’autorité, sans demander la permission à personne, nous choisissons des chefs pour assurer la cohésion de nos immenses tribus. Ensuite nous les vouons quelquefois aux enfers, mais ne pourrions imaginer de nous en passer.

  8-    Nous respectons nos dirigeants et nos supérieurs (cela peut aller jusqu’à une sorte de vénération), nous leur obéissons et les considérons tout en les critiquant et cherchant à prendre leur place.

  9-    Nous sommes enclins à vouloir commander, à acquérir les signes du pouvoir, les attributs matériels, les honneurs moraux qui souvent uniquement y ressemblent ; nous désirons nous hausser dans l'échelle sociale.

  10- Nous aimons tout ce qui peut faire l'agrément de la vie (vaste programme). Nous y passons beaucoup de temps, par petits morceaux, soit à se laisser vivre, soit à nous agiter.

 

  Ces dix (un hasard) commandements dérivent d'un unique principe, d'un tronc commun, du premier des rouages de cette mécanique : l'instinct de conservation. Sans celui-ci, l’indispensable, l'être vivant n'aurait eu aucune envie de vivre ; il n'aurait pas eu besoin de cette panoplie fournie par la nature s’il se fût agit de s'abandonner au petit bonheur la chance, de se laisser vivre ou mourir dans la plus complète indifférence.

  Ces commandements se traduisent par des gestes, des actes, des agissements extrêmement divers. Même avertis des détours qu’ils peuvent prendre, nous nous perdons dans les actions, les gestes, le foisonnement des comportements humains. Nous ne comprenons goutte à des comportements qui ne sont que des sous-comportements de détail, plus fins, plus ajustés aux circonstances ou qui veulent l'être, et que leurs auteurs considèrent comme étant les plus aptes à atteindre au but poursuivi. Bon nombre de nos agissements ont soin de cacher ce à quoi nous voulons arriver ; notre raison, maligne, nous en approche par des voies détournées. C’est ainsi qu’un grand nombre de ces comportements nous semblent n'avoir ni queue ni tête, semblent ne correspondre à rien. Nous les considérons, chez les autres évidemment, comme s'ils n'avaient pas de racines ; un peu comme si nous regardions une feuille au bout de sa tige et, dans la luxuriance d'une forêt tropicale, nous ne nous rendions pas compte qu'en dessous il y a des branches de diverses espèces entremêlées et que l'une d'entre elles la supporte et en est la cause.

  Un tel a fait ceci ou cela et nous pensons qu'il aurait dû s'abstenir d'agir ainsi et même faire exactement le contraire. Nous oublions que nous ne faisons rien sans raison, même si nous faisons l’inverse de ce qu’il faudrait faire. rien ne se fait sans qu'un desir n’en soit la cause. De plus, le désir n’a pas de morale ; il ignore le bien, le mal, le juste, l’injuste, l’equite et tout ce qui a trait au raisonnement. Dès que nous réfléchissons ce n’est plus de son domaine.

 

 

 V

 

UN SIXIEME SENS

  Nos instincts ont été élaborés à une époque où nous étions un animal dépourvu de raisonnement. Nos cinq sens, la vue, l’ouie, l’odorat, le toucher et le goût, nous permettaient de percevoir notre environnement, les objets et les êtres alentour. Ces perceptions, sauf si elles étaient sans aucun intérêt, éveillaient nos instincts, lesquels, dès qu’ils étaient sollicités, nous commandaient l’envie, le désir d’agir, de profiter de l’aubaine ou de se protéger du danger ou encore de s’abstenir lorsque deux instincts opposés s’annihilant l’un l’autre nous dissuadaient de tenter l’aventure.

  Nos sens et nos organes internes étant les seuls à percevoir des signaux, le système fonctionnait assez bien quand la raison nous tomba dessus.

  A partir de ce moment, le pouvoir de réflexion est venu s’ajouter à nos cinq sens ordinaires.

  Dès lors, les signaux reçus, les sensations entraînant le réveil de l’instinct et la réaction prompte quand il y a urgence, ont commencé à être passée systématiquement au crible du raisonnement lorsqu’il n’y a pas urgence. Aujourd’hui, seules les réactions irréfléchies persistent sous forme de réflexes dans nos comportements .

  Or, si la raison, nouvellement acquise, est experte à tirer des suites logiques de faits précis, à découvrir les lois de la nature, si elle sait exploiter les ressources naturelles en les combinant, les décomposant, les transformant, les arrangeant à sa manière et produire de nouveaux matériaux, si elle a été capable d’inventer les machines et produire d’innombrables objets dont nous ne saurions plus nous passer, si elle envoie des vaisseaux sur la Lune, si elle s’enorgueillit des résultats obtenus, des but qu’elle atteint tous les jours, elle ne se soucie pas de ce qu’en même temps elle crée des poisons mortels qui la mèneront à la tombe. De cela elle n’a tenu aucun compte et, quoiqu’on en dise, elle n’en tient toujours pas compte. Un seul exemple : Faudra-t-il attendre et s’apercevoir que ceux qui naissent aujourd’hui perdront la mémoire à quarante ans parce qu’ils se seront grillé la cervelle avec le téléphone portable ? Chut ! En parler est économiquement incorrect. Il faut produire, faire de l’argent et consommer ; consommer n’importe quoi, n’importe comment. N’est-ce pas ce que nous désirons ?

  Il n’est d’ailleurs pas certain que cette petite boîte soit nocive. Et puis comment avons-nous pu nous en passer ?

   ‑ C’est toi ? ‑ Ouais ! c’est moi. ‑ Ca va ? – Ca va ! ‑ Qu’est-ce que tu fais ce soir ? – Je regarde le match. – Tu crois qu’on va gagner ? ‑ On va les écraser ! – Bon, allez, à plus !

  Et les interlocuteurs, après une communication téléphonique d’importance, affalés dans leur fauteuil, n’auront même plus besoin de faire les dix minutes de marche, effort épuisant que de toute façon ils auraient fait en voiture, pour se rendre au stade et tenir deux fois quarante-cinq minutes à traverser, des yeux et en courant, le terrain de long en large. Ils s’essouffleront devant l’écran de télévision sans lequel, ne faisant plus d’effort ni de sport, on en perdrait la ligne.

  Que la petite boîte soit nocive ou pas, dans le fond quelle importance ?

  Néanmoins, ce qui est sûr, c’est que le singe n’irait pas ramasser des fraises sous le nez d’un léopard. Malins, les hommes prennent leur voiture et se promènent le nez au vent des pots d’échappement. A la longue, sommes-nous tellement sûrs que les gaz d’échappement, et tout le reste à l’avenant, ne soient pas plus meurtriers que le léopard ? Mais la science va s’en occuper… du léopard, lui, au moins, il n’aura pas notre peau.

  La raison nous en a écarté, a modifié, s’applique à détruire l’environnement duquel nous percevions directement les signaux et dont, via l’instinct, nous tirions nos règles de conduite, nos comportements.

  Maintenant, la réalité s’est éloignée de nous, elle est celle d’un monde artificiel, elle est devenue complexe, son sens nous est caché, très souvent incompréhensible. Nous naviguons dans le brouillard, bien que nous jurions y voir clair. Les signaux que nous recevons sont devenus des informations à distance ; chacun les interprète à sa façon avec ses raisons. Manipulés par autrui et par nos propres divagations, nous croyons à des tas de choses, bonnes et mauvaises, nous nous laissons persuader par des simulacres que telle situation existe ou n’existe pas. Il ne nous est plus nécessaire d’être confrontés à des événements réels, palpables, directement perçus ; nous n’avons plus besoin de voir, d’entendre, de toucher du doigt pour être sûrs que ce que nous déduisons, à tort ou à raison, ce qu’en définitive nous ressentons, ne peut être que la réalité, même quand il n’y en a pas l’ombre. Nous prenons une grande part d’ouï-dire, de manipulations, pour argent comptant et nous essayons de nous conduire en conséquence.

  Notre raison, dans son fonctionnement, remplace l’ensemble de nos sens qui quelquefois déjà nous trompent. Elle part de prémices approximatives ou carrément erronées, elle voit, elle touche en pensée, elle crée l’émotion, le sentiment, elle nous alerte, éveille l’instinct qui répond et fait naître le désir d’agir. Elle reprend alors son rôle d’exécutante et cherche le moyen, le meilleur à son sens, à mettre en action. Elle s’ingénie à réaliser le désir. Le désir en cours de réalisation, il en résulte une situation modifiée, et à partir des données nouvelles tout aussi approximatives qu’elle obtient, elle fait de nouvelles hypothèses et le cycle, signaux, instinct, désir, action, repart. Le système se nourrit de lui-même. Mais lorsque nous échouons, lorsque nos espoirs capotent, l’instinct immuable et frustré nous plonge dans le mécontentement ; c’est l’échec, difficile à accepter. Sa répétition nous aigri le caractère ; sa gravité amène parfois jusqu’au suicide, lequel est pratiquement ignoré des peuplades, presque toutes disparues de nos jours, qui vivent encore de cueillette et de chasse.

  Parallèlement aux signaux sensoriels directement perçus à l’aide de nos sens, la raison a donc une double fonction : Elle s’est imposée comme un sixième sens supérieur, alors qu’elle capte et émet des signaux approximatifs aussi bien que totalement erronés, et poursuit la réalisation des désirs instinctifs que, par ses élucubrations, elle a pu faire naître en apportant de fausses informations. De plus, elle mène l’action avec des visières, ne regardant que du côté où l’instinct le veut bien. Ce qui est sûr, c’est que, serait-elle libre et verrait-elle juste, déconnectée de la réalité elle ne voit jamais la totalité des effets indésirables rarement inexistants et, lorsqu’elle en voit, le plus souvent elle n’en a cure.

  C’est là une sorte de folie universelle d’où nous distinguons seulement les plus malades. Mais nous ne savons pas vraiment où la folie commence. Nous nous écartons certainement moins de la vérité en nous déclarant sain de corps que sain d’esprit.

  Les actes comportementaux à l’évidence aberrants n'échappent pas non plus à une raison d'être ; celui qui les a croit parvenir ainsi à ce qu'il désire. S’il se trompe dans ses attitudes, ses manières d’agir, ce n’est que sa raison qui divague, ne choisit pas les bons gestes. Dans ce cas les moins fous dirons qu’il est fou. La normalité n’est qu’une appréciation de dose de folie à ne pas dépasser.

 

  Nos impulsions, nos désirs, sont ce qu’ils sont ; ils ne sont pas interchangeables ; notre libre arbitre, encore une fois, n’est qu’un rêve.

  Quant à nos comportements, il nous faut comprendre, mieux, il nous faut sentir que si nous pouvons souvent maîtriser nos désirs, c’est parce qu’ils sont en contradiction avec d’autres désirs et que nous devons choisir. Choisir c’est aussi abandonner : nous ne pouvons pas faire deux choses à la fois si, faisant l’une, l’autre est empêchée de se faire ; à plus juste raison si elles sont contraires. Nous pouvons toutefois faire une chose et plus tard son contraire : Les circonstances peuvent changer ou, à leur réexamen, nous pouvons les apprécier autrement parce que nos réflexions sont floues et que nous pouvons passer d’un flou à un autre ; ou encore, s’il s’y découvre un intérêt, ne pouvant tout faire, nous pouvons céder ici et, en attendant d’y revenir, tenter de l’emporter là.

  Nous ne sommes donc pas maîtres de nos comportements, lesquels ne font qu’assouvir nos désirs. Et si ces derniers ne sont pas tous réalisés, s’ils finissent par s’estomper, d’autres désirs surgissent et les remplacent, ils sont toujours là, ils nous mènent par le bout du nez, nous et notre raison. Au total, nous sommes leurs esclaves. Heureusement d’ailleurs, car seule la mort ne désire plus rien. Il vaut donc mieux ne pas cesser d’en avoir.

 

 

 VI

 

LES GRANDES DECOUVERTES

  Pour acquérir des biens, les hommes travaillent, font travailler les autres, font du commerce ou pillent le voisin. Nous n’avons connu et ne connaissons que ces quatre systèmes d’enrichissement et… la Loterie nationale.

  Depuis l'antiquité et peut-être la préhistoire, de laquelle, par définition, nous ne savons pas grand-chose, les peuples forts, quelquefois téméraires, n'ont pas manqué d'aller quérir chez leurs voisins toutes sortes de richesses. Ce désir de se procurer le bien d’autrui correspondait au comportement archaïque : cueille, fait des provisions au moindre effort.

  Les techniques évoluant, les progrès de la navigation et les cartes permettant d'aller toujours plus loin, le commerce se développa. Mais, l’occasion s’y prétend, il était souvent décidé de s’emparer carrément des biens convoités, voire des terres et même de leurs habitants.

  Il y a quatre siècles (cinq à six vies d’hommes mises bout à bout ce n’est pas si loin), la traite des Noirs battit son plein ; un commerce comme un autre (l’esclavage remonte à des millénaires) qui se termina « officiellement » au xixe siècle. Les bons blancs, dans leur grande sagesse, trouvèrent tout naturel d'asservir ces sauvages, de les acheter, de les vendre, de les traiter comme des bêtes de somme, de les transplanter chez eux, dans des climats qui n'étaient pas les leurs, de les dissociés de leurs modes de vie, de leurs coutumes, de disperser les familles, etc. Il y avait des tarifs selon l'âge de ces êtres humains dont on avait décidé qu’ils étaient nés pour être esclaves, on évaluait les muscles, la capacité au travail ; on leur regardait les dents comme aux chevaux. En mangeait-t-on ? Qui peut affirmer que personne ne l'a jamais fait ?

  Ceci se pratiquait en toute justice avec la bénédiction des instances religieuses et l'accord des pouvoirs temporels. Pour les besoins de la cause nous eûmes mille bonnes raisons de décider que ces peuples n’avaient pas d’âme et n’étaient donc pas des hommes ; la mortalité de dix à quinze pour cent au cours du voyage, n’avait donc aucun intérêt, sauf celui d’un manque à gagner. L’histoire ne dit pas dans quelle proportion ils mourraient de maladie, de soif, de faim, ou de coups quand ils se rebellaient.

  Entre deux prières à la Sainte vierge et deux signes de croix pour les uns, et pour les autres quelques études approfondies concluant à la supériorité de la race des marchands d'esclaves et de leurs clients esclavagistes, chacun y trouvait son compte, très chrétiennement. La Sainte Vierge, La Bienheureuse, en l'occurrence avait bon dos.

  Les capitaines de ces tristes navires, les armateurs, et leurs seigneurs, gens nobles et de qualité qui entre le petit lever du Roi, l'essayage d'une nouvelle perruque et le menuet du soir, passaient à la caisse en tout bien tout honneur, n’y voyaient pas de mal. Il fallait bien vivre.

  On estime à sept millions les Africains qui ont été capturés, déportés, vendus comme esclaves.

  Les marchands d'esclaves, et tous ceux qui de la vente ou de l’achat d’esclaves tiraient profit, n'étaient pas les seuls dans cette infamie. D'après des historiens sérieux, leurs propres frères de couleur se chargeaient de capturer, de rassembler des foules de leurs congénères et de les livrer aux blancs. Ici, attention ! Dire qu'en cette affaire tous les Noirs n'étaient pas blancs, cela frise le racisme historique et il n'est pas sûr qu'on puisse faire une distinction entre historique et actuel. Gare, donc ! car aujourd'hui la loi interdit le racisme et le puni. Enfin, cela dépend ! il y a encore là des nuances.

  En ce temps-là les discriminations raciales allant de soi, la mode vint à la colonisation : Le Congo était belge et français, l’Inde anglaise et française, ainsi de suite. Pudiquement nous mettions certaines de ces peuplades sous protectorat, nous allions les protéger, les civiliser.

  Une anecdote toute récente montre ce qu’était l’état d’esprit des occupants ; un état d’esprit qui persiste, malgré le temps, tellement nous en avons été imprégnés :

  Hawaii, an 1000 : Une souche originaire de Tahiti vient s’installer sur ces îles (C’était peut-être déjà des envahisseurs).

  1778 : James Cook visite les îles. (Il y est tué l’année suivante).

  1820 : Hawaii compte quelques dizaines de milliers d’habitants. Des missionnaires débarquent et entreprennent l’évangélisation du pays. (On devait commencer à croire que les « indigènes » avaient une âme).

  Les îles hawaiiennes feront la convoitise des Etats-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne, tout au long du xix siècle. Ces trois pays, sous une déclaration d’indépendance de façade, généreusement accordée aux Hawaiiens en 1842 et 1843 par les uns et les autres, ne cesseront pas pour autant de fermement s’affronter jusqu’à ce que les Etats-Unis emportent le morceau.

  1849 : Hawaii passe sous la dépendance des Etats-Unis qui obtiennent le libre accès des ports.

  1875 : Les Etats-Unis signent un traité de réciprocité commerciale avec Hawaii.

  1887 : Le port militaire de Pearl Harbor leur est concédé.

  1893 : Un groupe de planteurs américains (entendre de propriétaires de plantations qui n’ont pas dû se faire beaucoup d’ampoules à manier la pioche), renversent la monarchie indigène.

  1898 : L’archipel est annexé par les Etats-Unis.

  1941 : Le désastre de Pearl-Habor où les Japonais attaquèrent la flotte américaine par surprise.

  1959 : Les îles Hawaii deviennent le 50e état des Etats-Unis.

  2003 : Lors d’une émission d’une radio nationale, le journaliste fait une remarque : « Le 11 septembre 2001, pour la première fois, les Etats-Unis ont été atteints sur leur territoire ».

  L’invité lui répond : « Non ! cela s’est déjà produit à Pearl Harbor en 1941. »

  Cette réponse montre clairement que les colonisateurs étaient chez eux dans les pays contraints à la dépendance et que nous le pensons encore.

  Les Grandes découvertes de nos livres d’histoire ne seraient-elle pas plutôt les Grandes invasions ? Car enfin ! découvrir c’est trouver ce qui était caché, inconnu, et que l’on sache, à part des îles désertes, nous avons surtout découvert des terres connues puisqu’elles étaient habitées. Disons plutôt que nous nous sommes invités chez des gens que nous ne connaissions pas.

  Probablement avons-nous confondu « indigènes » (nés dans le pays qu’ils habitaient) avec un autre mot. Sinon, pourquoi évitons-nous ce mot « indigènes », pourquoi y préférons-nous autochtones, sauf quand il ne fait aucun doute qu’il est pris dans son sens propre ? Pourquoi ce mot est-il devenu honteux dans la conversation courante ? Le chargions-nous d’une signification différente de son sens véritable, et laquelle, au point de ne plus pouvoir s’autoriser à le prononcer ?

  En 1898, l’explorateur et général Jean-Baptiste Marchand, chargé de mission par la France, arriva à Fachoda, au Soudan, avec les meilleures intentions envers les indigènes de ce pays. Mais une expédition britannique menée par Kitchener, désireuse de faire encore plus de bien aux Soudanais que n’en eussent pu faire les Français, somma le général d'évacuer la ville et la France s'inclina. Le général vida les lieux, la mort dans l’âme et les larmes aux yeux, abandonnant ces pauvres gens aux bons soins des anglais beaucoup moins charitables à son avis.

  Ces deux puissances, championnes des bienfaitrices de l’humanité, prises de frénésie philanthropique n’en finissaient pas de se heurter. Elles avaient beau essayer de l’éviter, elles se retrouvaient souvent en compétition dans une région ou une autre et ne pouvaient à loisir distribuer leurs bienfaits. Elles suivaient en cela le père spirituel, Monsieur Victor Hugo. Ce grand humaniste, s’il en fut, prônait une Europe unie mais, vers 1850, il disait aussi, dans le courant d’un célèbre discours, que le destin de l’Europe était de civiliser les peuples arriérés. « Prenez l’Afrique, disait-t-il, et vous rendrez service à l’humanité ». Comme quoi, même les gens les mieux intentionnés, quand ils raisonnent, jugeant hâtivement ou par naïveté, peuvent être de mauvais conseillers.

  En 1882, les Anglais avait, de fait, pris le pas sur les Français en Egypte. Les précédents de part et d’autre ne se comptant plus, comme aux Indes, par exemple, la sagesse leur commanda de cesser ce jeu absurde et ce fut un traité, en avril 1904, consacrant l’Entente cordiale ; entente plus souhaitée qu’efficace depuis Louis Philippe, plus d’un demi-siècle auparavant. On remit donc un peu d’ordre, l’Egypte devenait anglaise à part entière, le Maroc français, la Palestine était attribuée aux Anglais, le Liban aux Français, etc. L’accord fut placé sous le signe de l’olivier symbole de paix ; mais l’Entente cordiale n’était rien d’autre qu’un bon accord de partage entre colonisateurs sur le dos des colonisés (Qui s’en est souvenu lors de la fête de son centenaire, par deux fois, en avril 2004, avec la visite de Sa Majesté la Reine d’Angleterre à Paris et la participation des cavaliers d’outre-Manche au défilé du quatorze juillet en cette même ville ?). Dès lors, toute opposition n’était sûrement pas définitivement écartée, mais chacun pouvait se dévouer à ses préférés, leur apporter civilisation, progrès et prospérité à peu près tranquillement. C’est ce que tous les enfants ont appris en classe et ce que, devenus adultes, ils ont retenu sans peine. Effectivement, c’est connu, deux bienfaiteurs qui tiennent absolument à en secourir un troisième en mauvaise fortune commencent ou finissent par se battre ; c’est le propre du désintéressement des hommes qui ont bon cœur.

 

  Le monde allait ainsi. Les nations colonisatrices multipliaient les intrigues, se battaient entre elles afin d’accaparer telle ou telle région. Les possessions passaient de l’une à l’autre. Que d’ingéniosité, de combines, de sauvagerie à seule fin de satisfaire un désir : s’accaparer des richesses en un moindre temps et un moindre effort.

  Les nations puissantes et entreprenantes assujettissaient des peuples inférieurs ; certains les comparaient à de grands enfants. Officiellement elles allaient les civiliser, leur apprendre à travailler, mais, en fait, elles allaient leur apprendre à travailler et à irriguer les terres conquises qui ne leur appartenaient plus et à gagner le Paradis pour solde de tout compte. Le Gouverneur général de Madagascar, Olivier, écrivait (A travers la France - Journée du livre 1933) : « Sur la côte occidentale, qu’ils occupent aux deux tiers, les Sakalava constituent la plus nombreuse et la plus puissante des tribus côtières. Grand, élégants même, fier de sa race, le Sakalava est, avant tout, un guerrier. Mais ce guerrier, qui ne craignait rien jadis, recule aujourd’hui devant la civilisation ; en dépit des efforts de l’administration, la race sakalava mourra pour n’avoir pas voulu s’adapter à la loi du travail et aussi pour se conformer à celle de malthus. » La réalité est plus courte, moins poétique : Les Sakalava ont été exterminés parce qu’ils ne sont pas pliés sous le joug de l’envahisseur qui venait leur faire beaucoup de bien.

  Ces généreuses entreprises, en réalité au seul profit particulier des colons, des autorités et des puissants restés au pays, qui mangeaient au même râtelier, coûtaient cher aux pays civilisateurs. Les nationaux restées au pays suaient le burnous de leur côté et payaient les frais de ces conquêtes coloniales dans « l’intérêt » de pauvres diables aux quatre coins du globe. Ils ne le regrettaient pas : quand on aime, on ne compte pas ; surtout que s’agissant de bonnes œuvres ils en étaient plutôt fiers. Ils couraient, abrutis de propagande, aux expositions coloniales, allaient se rendre compte de l’œuvre accomplie.

  Nombre d’ethnies ayant des coutumes disparates, des croyances diversifiées, furent regroupées, mélangées, sans se soucier de ce que ce n’étaient pas des chiens, qu’elles avaient des mœurs, des traditions, des modes de vie empreints de particularités et, lorsque s’élevant contre l’indésirable dont elles n’ont pas su apprécier tous les bienfaits qu’elles en ont reçus, elles le chassent, les particularités de chacune refont surface. Aucune ne veut se soumettre (encore) à la domination d’une autre ; et comme les divers territoires qu’elles occupaient ont été fondus en un seul pays artificiel par le colonisateur, elles se battent de plus belle et s’entre-déchirent sans fin pour prendre le pouvoir.

  L’Inde était prospère avant la colonisation. Après deux siècles d’invasions et de pillages pratiquement par toute l’Europe : Espagnol, Hollandais, Français, Anglais et bien d’autres sont allés y prodiguer leurs bonnes œuvres, détruisant ses structures coutumières, ses traditions, ses modes de vie, la laissant désorganisée, réduite à la misère, aux prises de différends intérieurs qui ne manquèrent pas de se manifester au moment où les derniers envahisseurs se retirèrent. Il lui faudra encore bien du temps pour s’en remettre.

  Le Ruanda fut mieux servi encore. Son cas est particulièrement gratiné. Depuis quatre siècles les Tutsi et les Hutu vivaient sur le même territoire, parlaient la même langue, participaient en commun au gouvernement du pays. Après soixante-dix ans d’occupation, par les Allemands d’abord, puis par les Belges qui, en 1916, les en chassèrent, deux ans après le retour à l’indépendance, en 1962, des conflits opposent les Hutu aux Tutsi qui sont évincés des affaires et doivent émigrer. Cette situation conflictuelle amène, en 1994, une guerre civile, un véritable génocide faisant huit cent mille victimes, principalement des Tutsi. L’origine de ce divorce proviendrait de ce que, aux dires d’historiens, les colonisateurs n’auraient pas cessé de les élever les uns contre les autres, tout au long de trois quarts de siècle d’occupation, à seule fin de faciliter leur domination, leur présence au Ruanda. Ces procédés sont monnaie courante et ne sont pas les pires.

  Quelle que soit leur couleur de peau ou leur religion, ces gens nous ressemblent ; le pouvoir et ses petits ou gros avantages attirent la convoitise des plus hardis. Les plus modestes ne manquent pas de voir là une entreprise à soutenir car appartenir au clan dominant est aussi une promotion ; l’envie d’être du bon côté de la barrière animent les plus calmes qui deviennent violents.

  De l’autre côté, dans la conversation de bistrot chez l’ex-colonisateur, il n’est pas rare d’entendre : « Tiens, ils se battent encore. Partout d’où nous sommes partis, ils ne font que ça. Quand nous y étions, au moins tout était en ordre. » Evidemment ! travaille et tais-toi était la règle, tout était en ordre ; sauf que, par-dessus le marché, ne travaillant pas avec beaucoup d’ardeur, nous nous plaignions de l’indolence de ces peuplades.

 

  Aujourd'hui tout est changé : Le racisme n'a plus cours ; un homme en vaut un autre et gare à celui qui dit le contraire. Fini l'esclavage, fini la contrainte : La liberté, l'égalité, le droit des personnes et des peuples à disposer d'eux-mêmes, s’il n’est pas respecté, est universellement reconnu.

  Les bonnes âmes diront qu'à l'époque on ne savait pas. C'est juste ce qui me plaît à leur entendre dire ; cela prouve que la violence, sous toutes ses formes, est tellement naturelle à l'homme que nous sommes violents sans le savoir quand il y a une cueillette à faire.

 

  (Attention ! Qu’il soit bien entendu que je ne reproche rien à personne. Nous sommes ainsi, c'est notre nature, nous n'y pouvons rien. Tous les groupes humains sont interchangeables selon les circonstances, les conditions de vie, mais, au risque de déplaire, je le constate et je le dis. )

 

  Certains se récrieront, prétendront qu'ils n'ont jamais connu un sentiment violent. Tout est possible, je ne le conteste pas, je ne parle que de sentiments, de comportements du plus grand nombre, de la plus qu’immense majorité.

  Mais quand même, ces non-violents, savent-ils que l'esclavage, les colonisations africaines, indiennes, asiatiques, sud-américaines, etc. continuent malgré la liberté retrouvée ? Savent-ils qu'après l’occupation physique, siècles après siècles, les pays riches continuent à piller le reste du monde ? Savent-ils qu’une paire de chaussures obtenue contre une douzaine d'euros, c'est un esclave moderne, asiatique ou autre, qui nous la fabrique contre trois bols de riz ? Non, bien sûr ! ils ne le savent pas, nous ne le savons pas.

  Ce n'est pas que nous n’ayons pas entendu parler du travail à bon marché que nous fournissent ces pays ; même des enfants continuent à être indirectement nos esclaves.

  Ce n'est pas, non plus, que nous n’ayons pas entendu parler du pétrole, des minerais de toutes sortes, des produits alimentaires et textiles exotiques qui nous intéressent et que ces pays nous vendent à des prix dérisoires. Sur le paquet de café consommé dans nos tasses, le producteur Burundi reçoit environ 6% du prix que nous le payons ; La domination, la colonisation économique s’appelle maintenant commerce international.

  Les mots ont été changés. Désormais il faut dire : « Nous les aidons, nous leur donnons du travail et leur apportons des devises ».

  Oui, nous leur apportons du travail et de l’argent, mais combien de travail et combien d’argent ? Il serait compréhensible qu’une heure de travail d’Européen vaille dix, cinquante heures de travail de ces gens-là parce que travaillant avec des machines, étant plus productif, le résultat quantitatif et qualitatif ne soit pas comparable. Cela n’empêche pas nos industriels de délocaliser des usines dans les pays pauvres, au grand dam de nos syndicalistes qui se soucient des emplois perdus pour nous, et dont certains, faisant preuve de bonne volonté, reconnaissent du bout des lèvres que, d’un autre côté, ce travail que nous leur apportons les aide.

  Voilà une leçon bien apprise sans même qu’ils s’en doutent. La vérité est que le patron qui délocalise son entreprise dans ces pays va ailleurs payer misérablement la même quantité de travail, c’est à dire le même résultat. Les contremaîtres qu’il va trouver sur place ne seront guère mieux rétribués. Les seuls qui y trouvent un avantage font partie du personnel du délocaliseur. Mettre les techniques en place dans ces pays qui en ignorent tout, en assurer les performances, exige des gens à soi. Il faut aussi de bons comptables qui veillent au grain. Ces personnels coûtent un peu plus cher, il faut bien leur payer les boissons fraîches.

  Le tout est exécuté avec la bénédiction du sacro-saint commerce mondial (la nouvelle église où tout s’achète, tout se vend) et la juste loi de l’offre et de la demande qui en est le pilier.

  Chez ces peuples-là, personne n’est forcé à travailler, ils sont libres et pourtant le système fonctionne. On peut en dire autant de l’ouvrier de chez nous : Rien ne l’oblige à travailler pour engraisser son PDG.

  Là-bas comme ici ont cours les mêmes désirs, les mêmes envies : subvenir à ses besoins et au-delà, amasser sans limite. Les mieux placés, les dirigeants, sont grassement soudoyés. Bien servis, ils ferment les yeux sur une exploitation éhontée de leurs ressortissants, sur le pillage de leurs richesses naturelles, et cette minorité, ramassant des fortunes au passage, permet que le système fonctionne.

  Par ailleurs, les occidentaux vendent à ces peuples des surplus, riz, blé, etc, à des prix défiant toute concurrence ; nos producteurs, des céréaliers le plus souvent, recevant des subventions à l’exportation. Ils ont alors chez eux les mêmes problèmes, bien pis que ceux de nos cultivateurs. Ils ne peuvent se nourrir en vendant leurs cultures sur leur marché intérieur, au prix mondial trop bas, et ne cultivent leurs terres que pour l’exportation du café, du coton, etc. Parmi nos propres économistes et chez eux également des voix s’élèvent, condamnant ces pratiques qui les maintiennent sous la dépendance de profiteurs étrangers.

  A l’évidence, des cultures vivrières, c’est à dire des cultures destinées à leur propre consommation, leur seraient plus profitables, plutôt que de cultiver des denrées alimentaires, de travailler à la mine ou à l’usine et produire des biens qui sont exportés. Leurs mentors, leurs dirigeants n’ont d’autre souci que de participer au pillage. Ce n’est pas de cette manière qu’ils parviendront à une autosuffisance, base d’indépendance et de tout développement.

  Et cela ne suffit encore pas.

  Nos populations vieillissantes vont, paraît-il, manquer de main d’œuvre qualifiée dans les années à venir. Qu’à cela ne tienne, nous avons la parade.

  La masse des mouvements migratoires populaires et spontanés ont toujours été constitués de gens allant chercher de meilleures conditions ailleurs, de gens n’ayant pas grand-chose à perdre en se déracinant. Ainsi nous avons laissé entrer, nous avons laissé se faire une immigration du tout-venant pourvu qu’elle puisse tenir une pioche, une pelle ou un balai parce que c’est ce dont nous avions besoin jusqu’ici. Remarquons au passage que les travailleurs immigrés étaient les biens venus, pas leurs familles. Il a fallu vingt ans, sous diverses pressions, pour s’apercevoir que ce traitement était inhumain, indigne, et voter le « regroupement des familles ». Quant à notre indignité, nous n’y avons pas pensé. Nous en avions besoin, nous avions envie, nous désirions disposer de travail à bon marché (car jusque-là nous savions encore balayer nos rues), alors nous avons laissé entrer ces immigrés, nous n’avons forcé personne, c’était donc juste.

  Maintenant nous en avons de trop, à plus savoir qu’en faire, les mêmes qui étaient contents de les voir arriver voudraient les voir repartir. Mais quand on nous dit qu’il faudra aller chercher le peu de main d’œuvre qualifiée existante en ces régions démunies de savoir-faire, nous trouvons cela tout naturel. Ceux qui resteront n’auront qu’à se débrouiller, depuis le temps ils y sont habitués, ce n’est pas notre affaire. Mépriser le genre humain à ce point ça s’appelle comment ?

  Nous sommes riches, en partie parce qu’il y a des pauvres et, surtout, des pauvres qui doivent le rester si nous voulons continuer à en recevoir les matières premières et profiter d’une main d’œuvre au prix le plus bas possible. Et nous continuerons à profiter du système tant que nos victimes ne parviendront pas à le détruire.

  Au bout du compte une partie de ces populations travaillent pour nous et sont bien loin de voir le bout de leur misère.

 

  Sans les moyens de déplacement et d’information sur le monde dont ces populations bénéficient depuis quelques décennies, cela pourrait durer encore fort longtemps sans trop de heurts. Seulement, apprenant ce qu’il y a ailleurs, la réaction de certains est d’émigrer, d’aller où les figues sont plus grosses (il faut aussi pouvoir le faire). D’autres, instinctivement plus attachée à leur communauté, à l’honneur de la défendre, en viennent à la haine et à la violence. Ont-ils raison de croire qu’ils obtiendront quelque chose en portant la violence dans nos pays qu’ils exècrent ? Dieu seul le sait, mais eux doivent le croire.

  Les moyens de circuler, les frontières devenues des passoires, la miniaturisation des moyens de destructions, chimiques, explosifs, bactériologiques, permettent maintenant le développement d’un terrorisme dont nous avons tout à craindre. Comme nous ne pouvons pas éliminer les trois quarts des habitants de la planète, et que de plus nous n’y avons pas intérêt, (J’allais dire : et que de plus nous n’y avons pas encore intérêt) il est à parier que nous, occidentaux, allons avoir fort à faire.

 

  Ces fous de Dieu, en ce qui concerne l’attentat du 11 septembre, se regroupent, dit-on, sous une bannière, celle de la religion. Là non plus il ne faut pas s’y tromper. Les troupes de Henri IV se ralliaient à son panache blanc, lequel n’avait rien de remarquable sauf qu’il était blanc ; le socialisme (russe) avait une faucille et un marteau, les Nazis une croix gammée et les Français, entre autres, se battaient contre les Allemands parce que notre drapeau est bleu, blanc, rouge. Dans les aéroports il y a aussi un point de « rencontre » ; si l’on s’y rend, ce n’est pas sans raison. Les pôles d’attraction ne font que mobiliser les gens désireux de poursuivre un même but. Si le but est affiché encore faut-il avoir le désir de participer à sa poursuite.

  Qu’une religion ou l’appartenance à une ethnie soit plus efficace pour rameuter les partisans d’une cause, sans doute, mais elle ne diffère qu’en efficacité par rapport à d’autres signes de ralliement. Les motifs d’agir ensemble sont autre chose. Ils peuvent être légitimes ou injustes, bons ou mauvais. La solution n’est pas de vouloir ignorer leur nature à tout prix ; mais nos instincts ne veulent pas savoir, ne veulent pas d’une solution équitable ; ce qu’ils veulent, c’est être assouvis.

  L’instinct peut toujours être trompé en lui faisant des discours erronés ; mais, réelle, ou résultant de discours fallacieux que lui tient notre raison ou notre déraison, convaincu de la réalité de la situation, notre instinct doit nous inciter, nous donner le désir d’agir.

  Le prosélytisme religieux, vouloir gagner les autres à sa foi ou vouloir détruire ceux qui en ont une autre, est, peut-être, une raison suffisante en soi pour faire la guerre. Néanmoins le signe religieux, n’est le plus souvent que ce qui est le plus voyant, n’est qu’un signe de ralliement que l’on prend, à la longue, pour la cause principale, alors qu’il cache la raison véritable : la conquête de la position dominante et des avantages qui vont avec, ou, au contraire, la défense de celui qui, dominé, se révolte.

  Bien que personne ne nous y attende, il est intéressant de se rendre au point de rencontre dans un aéroport. On peut toujours y faire une bonne rencontre en aguichant celui ou celle qui en a assez d’attendre celle ou celui qui n’est pas venu. On y a toutes les chances de bénéficier du dépit ou de l’envie de vengeance s’il est assez forts et supplante l’instinct contraire, de celle ou de celui qui piaffe depuis deux heures et en à ras le bol.

  Il ne s’agit pas d’une boutade, mais de montrer qu’un signe de ralliement ne rallie que celui qui y a intérêt ou tout au moins le croit. Nos instincts commandent tous nos actes, des plus bénins aux plus considérables.

 

  Ces terroristes, remarquons-le, n’appartiennent pas à des pays colonisateurs des nôtres. Sous leurs bannières, les Arabes, les islamistes, sont bien venus jusqu’à Poitiers, mais n’y sont pas restés. Ils ont conquis et islamisé ailleurs bon nombre de régions et de peuples, à l’instar de l’église catholique qui, inspiré par les conquêtes, quand elle ne les a pas suscitées, a suivi les conquérants. Les uns et les autres n’ont rien à s’envier.

  Des pays sous-développés s’estimant lésés, déclarant la guerre à des pays occidentaux, désirant nous envahir afin de se saisir de nos richesses, ce serait compréhensible. Compte tenu des comportements humains qui ne manquent jamais d’avoir de bonnes raisons, même mauvaises, cela pourrait à leur tour les tenter. Heureusement, cette idée d’être mis sous protectorat (il en existera toujours avec d’autres mots pour les nommer) est complètement folle. Nous sommes les meilleurs, cela ne se peut pas. Mais des extraterrestres, aux sciences et techniques autrement plus poussées que les nôtres, pourraient s’y risquer. Ils nous coloniseraient, nous apporteraient la civilisation. Un jour, parvenant à les chasser, nous les renverrions vers Sirius d’où ils venaient. Nous reprendrions possession de notre Terre. Alors ils ne pourraient plus que nous faire travailler, faire avec nous du commerce intersidéral. Avec une longue paille de leur invention ils nous pomperaient notre pétrole et ce qui les intéresse. Ils nous le paieraient trois fois rien et, en retour, nous vendraient des équivalents de chez eux trois ou quatre fois plus cher. Ils n’oublieraient pas de nous solder leurs surplus céréaliers, nous décourageant de cultiver pour notre compte. Quel serait le signe de ralliement des Terriens ? Un globe terrestre ? A défaut de pouvoir leur faire la guerre nous risquerions-nous à les terroriser ?

 

  Revenons à nos terroristes.

  Qu'est-ce qui les motive ? Nos versions de victimes tiennent à peu de chose : Ce sont des fous de Dieu qui nous veulent du mal. Le reste consiste en des discours sans fin sur les manières dont ils s’y prennent, sur les aides et les moyens qu’ils reçoivent, leurs allées et venues, les complicités, mais, en dehors d’histoires de gendarmes et de voleurs, il n’est pas avancé la moindre explication cohérente à de pareils agissements.

  Les spécialistes en laboratoire disent des terroristes à peu près ceci : « Leurs actes ne sont pas motivés par des considérations économiques, d’exploitation que leurs pays subiraient, ni d’une quelconque domination ». Certains analystes ont même remarqué que l’attentat du 11 septembre a été perpétré par des terroristes qui étaient tous des cadres. Ce n’était donc pas la pauvreté qui les faisait agir. Ils n’ont pas d’arguments de cette sorte. Ce qu’ils avancent, c’est la haine des occidentaux en général, des incroyants.

  Si le terrorisme était chinois, japonais ou indien, ce serait parce qu’ils sont bouddhistes. Ce serait un peu court. Et si certains ont des idées au sujet du terrorisme actuel, il est à croire qu’ils préfèrent les garder pour eux. Ne serait-ce pas politiquement correct de les exprimer ? Leur faudrait-il reconnaître que l’Occident continue à piller le reste du monde après l’avoir occupé durant deux ou trois siècles et que ces invasions esclavagistes ont peut-être aussi laissé des traces dans les esprits ?

  Lors de l’occupation de la France par les Allemands en 40/45, les résistants ne savaient qu’une chose : Les Allemands étaient les ennemis. Le maquisard le plus ignorant des raisons de cette guerre savait cela, même les gosses de dix ans. Il n’a jamais été question de faire un tri parmi les résistant pour savoir s’ils étaient riches ou pauvres ; c’était un état de conscience collective et la religion n’avait rien à voir là-dedans. La France avait signé un papier, avait capitulé, pas les Français ; les résistants étaient les « Forces françaises de l’intérieur » parce qu’ils étaient du bon côté. Quand le terroriste (aux yeux des Allemands) était fait prisonnier, il ne donnait pas un cours d’histoire à l’occupant pour se justifier. Pourtant il aurait eu bien des motifs à allégués. Mais tous les terroristes… Ce mot, en parlant de l’occupation de la France, doit choquer les Français. Cependant il a été employé au sujet des troupes coalisées entrant en Irak, au printemps 2003. L’issue de cette guerre, a-t-on dit, ne faisait aucun doute mais la prise de Bagdad devait être le plus difficile à cause des tireurs isolés, des terroristes. Est-ce qu’en ces circonstances ce mot a choqué un Américain ou un Français ? Non ! parce que la résistance prévisible était du mauvais côté.

  (Je ne voudrais pas qu’on se méprenne. Je ne suis pas plus pro-irakien que ma tante Adèle était pro-nazie. Mais je suis certain que nos instincts orientent notre langue et nos oreilles et que la raison nous donne raison quand cela l’arrange.)

  En vérité, les motifs d’agir des terroristes sont simples : Leurs pays ne peuvent se livrer envers nous à des invasions guerrières, à des colonisations économiques comme nous l’avons fait. Ils ne peuvent s’emparer de nos richesses, comme nous le faisons. Est-il alors étonnant que des états de conscience aboutissant au terrorisme, la seule guerre qu’ils puissent nous faire, puissent exister chez eux sans pour autant que ces terroristes sachent ou pensent devoir s’en expliquer ? Peut-être, simplement, voudraient-ils du gâteau un peu plus que les miettes ?

 

  Comme me disait un ami, lors d’une conversation au Café du commerce, ces pays du tiers-monde, pardon, ces pays en voie de développement n’ont pas les mêmes besoins. Leurs habitants ont toujours vécu comme ça. D’après lui, quand on marche pied nu on n’a pas besoin de s’acheter des souliers ; quand on n'a pas de réfrigérateur on n’a pas besoin d’électricité, etc., etc.

  C’est là, quand il nous arrive d’y penser, un point de vue assez juste et certainement très répandu :

  De nombreuses nations veulent faire des efforts dans le but de réduire l’effet de serre. Les scientifiques nous font peur. A les entendre, il est juste temps de s’attaquer à ces rejets, ces poisons déversés dans l’atmosphère, dans les mers ou enterrés ; sinon nous irions au devant de sérieux ennuis. Tous ne sont pas du même avis, mais chez certains cela ne les tranquillise pas. La crainte commence à s’étendre, à faire tache d’huile parmi eux, d’où des palabres commencent à s’instaurer. Quelques états voudraient convaincre tous les pollueurs de chercher ensemble des solutions. Après un certain nombre d’échecs, à Kyoto, en 1997, a de nouveau été signé un protocole d’accord, afin de tenter de réduire les quantités de gaz carbonique rejetées dans l’atmosphère. Mais les Etats-Unis ne veulent pas en entendre parler, ils s’y sont refusés tout net et persistent : une diminution de leurs rejets polluants n’est pas envisageable. Nous pouvons peut-être essayer de faire un peu moins de fumée, eux non. Nous n’avons pas leurs besoins ; les leurs sont autrement plus importants que les nôtres. Gêner leur croissance n’est pas pensable, ce serait un crime de lèse Américain. Et comme ils ne manquent pas de bonne volonté ils ont avancé une solution : Il suffirait d’attribuer un contingent de pollution à chaque pays. Les pays les plus pauvres, peu industrieux, seraient libres de vendre leur part de pollution inutilisée comme on vend des actions en bourse. Les riches, libres de les acheter, pourraient alors polluer à leur place avec bonne conscience. Ce serait au plus offrant, au plus avide.

  Moralité : Puisque les pauvres n’ont pas d’usines, c’est donc qu’ils n’en ont pas besoin ; ils ont toujours vécu comme ça. De plus, leurs dirigeants alléchés par une manne qui leur tomberait du ciel auraient encore moins le désir d’en construire chez eux.

  Voilà une excellente et juste solution, une bonne manière de disposer des parties communes de la planète, propre à satisfaire tout le monde. Et ce n’est pas là une idée sortie d’une conversation de Café du commerce Hollywoodien. Une grosse tête dirigeante d’un pays démocratique, républicain, champion de la liberté, mais probablement pas de celle des autres, l’a émise. Ne nous en étonnons quand même pas. Des idées aussi sordides naissent dans la tête du politique de n’importe quel pays du moment que là est son intérêt et que, manquant d’imagination, il ne craint pas de pourrir l’avenir de ses petits enfants qui crèveront peut-être de pollution quand lui-même n’a pour le moment que des boutons.

 

..........SUITE  3

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