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                        Deux contes : - Les vœux de bonne année
                                               - Des goûts et les couleurs

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Les vœux de bonne année

   C'était le dernier jour de l'année, le trente et un décembre ; on dit aussi : jour de la Saint-Sylvestre, parce que ce jour là c'est la fête des petits garçons prénommés Sylvestre.

   Ce jour là donc, tous les animaux des prés et des collines avaient décidé de se réunir pour attendre la venue du nouvel an et se souhaiter la bonne et heureuse année dès que les douze coups de minuit sonneraient.

   La réunion avait lieu chez le Blaireau. Son terrier, creusé dans la terre, comme tous les terriers, avait une entrée large et haute ; tous les habitants des alentours pouvaient ainsi y entrer. A l'intérieur, au fond d'un long corridor, il y avait une grande salle confortable avec des petits tas d'herbes sèches où l'on pouvait s'asseoir. Il y faisait très doux malgré l'absence de chauffage. Pour toutes ces raisons, il avait été décidé de se réunir chez lui. Et le Blaireau, qui a mauvais caractère, avait tout de même fini par accepter de recevoir tout ce monde, en fronçant un peu les sourcils selon son habitude.

    Chacun apporta de bonnes choses à manger et à boire : Le Lièvre arriva le premier avec un plat de haricots. Le Blaireau le renifla et déclara que c'était bien là un met de réveillon. Il félicita le Lièvre pour ses talents de cuisinier. Celui-ci lui répondit que sans ses longues jambes, qui lui permettaient de courir aussi vite, quelque chasseur, sûrement, lui aurait également appris depuis longtemps comment on fait un bon civet. L'Ecureuil suivit, portant un panier de noisettes à son bras ; la Fourmi, économe, n'avait qu'un grain de blé. Puis vint le Faisan, une grappe de raisins secs pendue à son bec et un paquet de figues sèches sous une aile. Tout le monde arrivait maintenant en rangs serrés. Le Lapin entra avec un kilo de carottes et le Hibou avec des œufs tout frais. La Cigale arriva la dernière, les mains dans les poches, très contente de voir tout ce que les autres avaient apporté.

   La porte fut fermée et la fête commença : les uns riaient, les autres parlaient la bouche pleine. Seule la Cigale parvenait à chanter en mangeant. Toute la soirée elle fit des vocalises sans cesser d'aspirer du jus de carotte. Quand on en fut au fromage, le Renard raconta une histoire qui fit rire tout le monde sauf le corbeau.

   Sur ce arriva minuit. Le Hibou, de sa belle voix : coucou, coucou, en sonna les douze coups et, au dernier, l'on s'embrassa.

   L'Escargot entreprit de faire le tour de l'assemblée en collant à chacun un gros baiser après lequel il fallait un bon moment pour s'essuyer la figure.

   Vers la fin de la nuit, tous avaient bien bu et bien mangé, lorsque le Hérisson demanda si quelqu'un avait vu la Tortue. En effet, personne ne l'avait vue. On la chercha dans tous les coins. Elle n'était pas là, ni là non plus.

   Mais où était donc la Tortue ?

   « Peut-être s'est-elle perdue en venant ici », dit la souris. Le Mulot, son meilleur ami, et le Blaireau, toujours avec son air grognon, dirent qu'il fallait aller la chercher sans plus tarder, car avec ce froid, dehors, la pauvre Tortue allait attraper une pneumonie. Chacun mit alors son bonnet, ses gants et son cache-nez et l'on partit dans la nuit à la recherche de la Tortue.

  On chercha huit jours durant ; le jour, la nuit, on chercha partout et, enfin, le Putois la découvrit enfouie sous une énorme salade qu'elle portait sur son dos. Elle ne bougeait pas. Elle avait rentré sa tête et ses pattes ; on ne voyait d'elle que la carapace. La pauvrette, n'en pouvant vraiment plus dans toute cette neige, s'était arrêté là et s'était endormie.

   A l'appel du Putois qui, comme chacun sait, crie très, très, fort, tout le monde accourut ; les uns dirent qu'il fallait la porter dans un abri, les autres qu'il fallait la réchauffer sur place, ici même, et sans perdre un instant.

     Réveillée par ce brouhaha, la Tortue sortit la tête. Encore tout ensommeillée, elle dit : « Je vous en prie, je vais très bien. Aidez-moi seulement à me remettre en chemin, en me poussant un peu car j'ai les jambes tout ankylosées. »

   Et c'est alors qu'enfin arrivée chez le Blaireau, elle se souvint qu'il lui fallait souhaiter la bonne année.

   « Mais ma belle, lui dit le Lièvre, il ne fallait pas te presser ! Huit jours se sont écoulés depuis le premier janvier. Maintenant il est trop tard ; pour échanger nos vœux il faudra revenir l'année prochaine. »

   La Tortue, qui ne savait pas avoir dormi si longtemps, se mit à pleurer. Mais le Blaireau, qui dans le fond a bon cœur, fit observer que ce retard n'était pas de sa faute. D'autres dirent comme lui, et, depuis ce jour là, on décida que les retardataires auraient tout le mois de janvier pour présenter leurs vœux de bonne année.

Janvier 1993

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Des goûts et des couleurs...

    Tous les ans, le 28 juin, le jour de la Saint-Irénée, se tient un grand marché.

   De bon matin, alors que les chalands arrivent de toutes parts, les marchands dressent leurs étalages en plein air. Ils ont apporté des cageots de légumes cueillis aux aurores, encore tout perlés de la rosée du matin. Il y en a des tas et des tas ; ils embaument et leur fraîcheur appétissante satisfait tout le monde... enfin, presque tout le monde.

   Car savez-vous que le Canard se plaint toujours de ce que les salades ne sont plus ce qu'elles étaient ?

  Ma grand-mère, dit-il, estimait qu'on doit trouver au moins quatre limaces entre les feuilles d'une bonne salade. Mais de nos jours, quand il y en a deux, c'est tout ce que l'on peut espérer. Et, encore, elles ne sont même pas rouges, de ce rouge sang qui leur va si bien.

Peuh ! dit alors le Cochon, des limaces... et rouges en plus. Il faut vraiment se contenter de n'importe quoi. Des limaces bleues, passe encore, mais des rouges !... Il m'arrive d'en avaler sans même m'en apercevoir. Non, voyez-vous, à mon goût rien ne vaut une belle botte de poireaux avec beaucoup de blanc que l'on place sous un buisson et qu'on arrose d'eau largement. Au bout de quelques jours l'humidité les fait fermenter ; ils deviennent un peu jaunes et c'est là où, bien gluants, ils prennent ce parfum, cette saveur qui leur sont incomparables.

   Oui, peut-être, dit la poule rêveuse, mais quand même... Rien n'égale un boisseau de blé de trois ou quatre ans, avec deux tiers de grains devenus grisâtres et un tiers de charançons bien noirs, avec des yeux orange qui sont les plus beaux qui se puissent trouver. On picore un grain de blé puis un charançon, deux grains de blé puis un charançon, trois grains de blé puis un charançon, sans se tromper si l'on veut finir les grains de blé et les charançons en même temps.

   L'Ecureuil, qui n'en croyait pas ses oreilles, les traita tous de sagouins. Pour lui il y avait les noisettes, les pignons de pin, les amandes et les noix, un point c'est tout.

   Sur ce, la Tortue se moqua des affirmations de l'Ecureuil :

« Tu grimpe, lui répondit-elle, jusqu'en haut des arbres pour trouver de ces coquilles dures à s'y casser les dents. De plus tout cela doit être insipide, alors qu'il n'y a qu'à attendre à l'ombre qu'un insecte passe et l'attraper d'un coup de langue pour le croquer tranquillement. Les chenilles roses, dit-elle encore, sont les plus jolies ; rien que la couleur vous met en appétit. C'est bien connu, ce sont les meilleures ; quand elles s'écrasent bien sous la dent quel délice ! »

   « Ainsi, continua-t-elle, je ne viens ici que pour vous voir une fois l'an, car vous m'êtes quand même sympathiques malgré vos bizarres manières de vous nourrir. »

   Moi, intervint le Renard, je fais sécher des sauterelles et des scarabées marrons, d'ailleurs assez rares. Je les broie en une poudre qui est très bonne pour mes rhumatismes. Quand je vois le Lièvre grignoter des touffes de thym comme une moulinette et qu'en plus il dit que ça lui fait du bien ; alors là, cette herbe vert-de-gris, quelle odeur ! Le Putois me le faisait encore remarquer pas plus tard qu'hier. Il me disait : « Oh ! ne me parle pas du Lièvre, il pue que s'en est une abomination ; il sent le thym à plein nez. »

  Ainsi en allait-il des appréciations de chacun : la Chèvre gourmande de chardons pleins d'épines, le Blaireau friand de gros raisins verts, lorsque, sur le coup de midi, passa une fermière qui les mit tous d'accord. Elle revenait de la ville et, tout en trottinant, elle mangeait un petit pain garni de pommes de terre frites et de viande hachée agrémentées de mayonnaise.

   A cette vue et ces relents horribles, complètement ahuris, tous s'écrièrent en cœur : « Pouah ! mais qu'est-ce qu'elle mange ? »

   C'est alors que la fermière un peu déconfite, brandissant son petit pain à bout de bras, leur déclara avec rage : « Ca, c'est un hamburger frites, espèces d'ignorants, sachez qu'il a été préparé dans le meilleur fast-food de la ville ! C'est infect mais c'est bon ! Si vous n'aimez pas ça, n'en dégoûtez pas les autres ! Des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer ! ».

                                        Janvier 1997