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                                               Trois nouvelles :              - Les Chéneaux

                                                                        - Les Escargots de la Matchouette

                                                                                           - Monsieur Dufillon

   

 

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LES CHENEAUX

 

Cette histoire, je la tiens de mon grand-père. Dans sa jeunesse, il l'avait maintes fois entendue raconter par de vieux Rignanais. Il m'en fit à son tour le récit, il y a bien longtemps, alors que j'étais encore tout enfant.

Je la restitue ici de mémoire et ne suis pas sûr du tout d'en recréer cette atmosphère où le travail, la ténacité, n'étaient pas seulement des vertus mais d'absolues nécessités.

Les faits remontent à ces temps anciens où, comme pour la plupart des paysans de nos campagnes, la terre était tout. Aussi, il n'était pas question de la laisser inculte ou de la maltraiter. Il n'y en avait pas assez pour cela. Le tracteur, les pesticides, les engrais chimiques, n'étaient pas inventés ; la terre était dure et ceux qui la retournaient, étaient aussi durs qu'elle ; c'était à la sueur de son front que l'on se nourrissait.

A cette époque, il n'y avait pas d'heure légale pour faire coucher le soleil une heure ou deux plus tard. Les soirées étaient longues et les soirs d'hiver on se réunissait entre voisins. Chacun apportait sa bûche. Et là, au coin du feu, la conversation allait sur les choses et les gens, sur les dernières récoltes, sur ce qui s'était passé chez eux, ici ou là dans les familles, dans le pays où ils étaient nés.

Longtemps, très longtemps après, alors que rares étaient encore ceux qui l'avaient vécue, on reparla des Chéneaux et des gens qui les habitèrent.

 

*   *   *

 

Le hameau de Rignan se trouvait dans le département des Basses-Alpes (de Haute-Provence, aujourd'hui). En bordure, à quelques centaines de mètres en contrebas, il y avait une vielle bâtisse, les Chéneaux, qui n'était plus habitée depuis la mort du Ganteaume. Celui-ci, n'ayant pas eu de garçon, au fil des ans avait vendu toutes ses bonnes terres. Et à sa mort, sa veuve restée seule avec ses deux filles, vendit les quelques arpents cultivables qui lui restaient et s'en retourna, par-delà les montagnes, finir ses jours parmi les siens.

Personne ne les revit plus.

Lentement, la ferme et la grange se dégradèrent ; un champ attenant, dont personne n'avait voulu, se couvrit de ronces et d'herbes folles.

Les années passant, cette ferme abandonnée, la grange encore utilisable, et même le carré de mauvaise terre, commencèrent à faire parler. A Rignan cela faisait des envieux car les familles s'agrandissaient et le village devenait trop petit.

De loin en loin on questionnait le notaire pour savoir si elle était à vendre. La réponse fut toujours non.

Pourtant bien des jeunes en auraient fait leur affaire, mais ça ne pouvait aller plus loin ; en ce temps là on respectait la terre, le pain et les morts.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour de printemps, en fin d'après-midi, on vit une charrette franchir le pont du Biaou, sur le chemin de Nestre, avec un chargement que les ridelles retenaient à peine. Lui, juché sur la banquette, tenait les guides, mais elle, enfouie au milieu de sacs, de paniers, de vieux meubles et toutes sortes d'objets hétéroclites, on l'aperçut à peine.

Ils s'arrêtèrent aux Chéneaux.

De loin, quelqu'un remontant du Grand pré le vit batailler pour ouvrir la porte. Il semblait qu'il eût une clé mais il ne devait pas arriver à la faire tourner dans la serrure toute rouillée et il batailla un bon moment.

En un rien de temps, au village tout le monde fut au courant. Seuls ceux qui s'étaient attardés aux champs, malgré la nuit qui commençait maintenant à tomber, pouvaient encore ignorer l'arrivée de ces gens. Le soir on en parla devant les assiettes de soupe en se posant des questions : « Qui peuvent-ils bien être ces deux là… ? » On s'était bien gardé d'aller le leur demander.

Pour se faire connaître, le lendemain les nouveaux venus montèrent au village. L'accueil qu'ils y reçurent ne fut qu'hostilité. Les visages restèrent fermés et les langues muettes. Tous leurs efforts, leurs sourires, restèrent vains. Même la boulangère, lui donnant son pain que pourtant il paya, lui fit bien sentir qu'elle ne tenait pas à les revoir.

Alors il comprirent que le pire ne serait pas de retaper la maison, de défricher cette terre, mais bien de se faire admettre par les Rignanais car, si elle était la petite fille du Ganteaume, lui, « il n'était pas d'ici ».

Serrant son pain sous le bras, il regarda sa femme et, à pas lents, ils repartirent vers les Chéneaux.

Dès qu'ils furent hors de vue et de portée de voix, les langues s'animèrent. Certains, les plus âgés, avaient bien reconnu cette femme sans la connaître : « Elle ressemblait tellement à la vieille Ganteaume que, sans aucun doute, elle ne pouvait être que sa petite-fille. Mais lui ? »

Il fallait pourtant se faire une raison. Avec les deux chèvres qui avaient fait le voyage dans la carriole et qu'on vit seulement le lendemain matin, ils devaient venir de loin et n'avaient sûrement pas fait tout ce chemin pour repartir bientôt.

A leur arrivée, la veille, chacun l'avait senti confusément, et maintenant il leur venait clairement à l'esprit qu'il n'y avait plus beaucoup de chances pour que cette terre un jour leur appartînt. Seulement voilà, on ne se fit pas une raison : C'était presque un dû qui échappait à chacun et à tout le monde. Et ceux qui n'avaient rien à faire de cette ferme, sans s'en rendre compte, pensaient comme les autres du seul fait qu'ils étaient de Rignan.

On sut bientôt, d'une manière détournée, que lui était des Aubans, un gros bourg, une petite ville au-delà de Gap, où son père était chaudronnier. « Non seulement il n'était pas d'ici, mais il n'était même pas de la terre ». Il s'appelait Grand-Jean. Et elle, Jeanne, était bien celle qu'on pensait.

 

Les premiers jours, Gaston les passa à réparer la toiture qui fuyait de toutes parts.

En attendant, ils installèrent leur lit en bas, dans un coin où il n'y avait pas de trace des dernières pluies.

Jeanne s'occupait à récupérer, à nettoyer et à ranger tant bien que mal ce qui pouvait encore servir parmi des ustensiles laissés là au départ de sa Grand-mère. Puis elle cuisait la soupe sur un feu de fortune, entre deux pierres, car la cheminée était bouchée et ne fonctionnait plus.

Tout en remettant les tuiles en place, Gaston ne pouvait s'empêcher de penser à la situation : Interdit de parole, se disait-il. Ne pouvant s'en défendre, il revoyait la boulangère : son visage glacé et son geste... comme si elle ne voulait pas lâcher le pain qu'il s'apprêtait à saisir.

Ils arrivaient d'ailleurs au bout de ce pain de quatre bonnes livres. Le lendemain il lui faudrait aller au village voisin, faire dix kilomètres pour en avoir un autre. Même en marchant vite, il n'imaginait pas de perdre trois heures chaque semaine jusqu'à la fin des temps. Le lendemain il prit tout de même la route vers la boulangerie la plus proche, il marcha jusqu'à Nestre où ils étaient passés en arrivant.

Revenant avec trois gros pains dans un sac qu'il portait jeté par-dessus l'épaule, Jeanne l'attendait sur le pas de la porte avec le sourire ; au milieu de la table il y avait une grande jatte de fromage frais tiré du lait de leurs chèvres et des pommes de terre toutes fumantes. Il posa le sac, retira un pain dont il coupa deux grosses tranches et s'assirent pour dîner.

 

Les jours passaient et Gaston courait toujours au plus pressé. Après quelques semis dans un carré dégagé à la hâte pour rattraper la saison, la cheminée débouchée, le puits remis en état, et quelques travaux indispensables à la vie de tous les jours, il voulut commencer à labourer un petit bout de terre en vue des plants à mettre en place. Mais au premier effort du cheval, les mancherons lui sautèrent des mains. Il recommença à côté : Au risque d'abîmer le soc, ce fut la même chose. Il alla plus loin et ce fut pareil. Alors il prit la pioche et sonda de-ci, de-là, tout le terrain pour s'apercevoir que ce n'était partout que des cailloux. L'herbe et un peu de terre recouvraient un champ de pierres.

Il piocha quand même toute la journée ; cette terre il la lui fallait. Cela prendrait du temps, plus de temps que prévu, voilà tout.

Il ne s'attendait pas à trouver là une carrière, mais Gaston se sentait solide. Il piocha et il piocha encore durant des jours, puis des semaines.

Au bout d'un mois il se rendit compte qu'il n'avait même pas épierré suffisamment d'espace pour pouvoir atteler le cheval. Le tas de pierres devenu monumental, il en commença un autre.

Puis il s'y prit autrement : il avança sur un rang étroit, dans la longueur, de façon à pouvoir tirer deux ou trois sillons au fur et à mesure qu'il parviendrait à manœuvrer la charrue, même s'il n'allait pas d'un bout à l'autre du champ.

Dès qu'il le put, il mit en pleine terre quelques plants de tomates, de courgettes et de poivrons avec une partie des pommes de terre qu'il avait apportées des Aubans. Cela fait en moins d'une journée, il se remit à piocher et à piocher encore du lever au coucher du soleil. Le soir, il s'arrêtait rompu de fatigue. Il lui aurait fallu une épierreuse... et encore... il y avait de si grosses pierres... De toute façon il n'y fallait pas songer : une épierreuse lui aurait coûté au moins les deux petites pièces en or qui lui restait sur les trois que son père lui avait remises à son départ.

Jeanne faisait ce qu'elle pouvait, c'est-à-dire tout le reste.

Un jour, les pommes de terre ayant besoin de plus en plus d'eau à mesure qu'elles se développaient, elle finit par dire à Gaston qu'elle n'y arrivait plus. Il s'arrêta donc de piocher, le temps d'arroser, ce qui était moins pénible. Et Jeanne, sans trop oser le regarder, se dit que c'était là le seul moyen pour l'obliger à se reposer un peu.

Jeanne, sans rien en laisser paraître, commença à douter : « Un de ces jours il faudra repartir », se disait-elle.

Les pierres, elle finissait par les rêver. La nuit, les pierres sautaient du sol et lui retombaient sur la tête. Elle n'en disait rien à Gaston, un peu pour ne pas le décourager, un peu pour qu'il ne s'entêtât pas davantage car elle ne savait plus ce qu'il fallait penser : fallait-il abandonner, fallait-il rester ?

Son beau-père leur avait pourtant bien dit qu'ils étaient fous, que Gaston n'était pas un paysan, que pour cultiver la terre il fallait y être né dessus. De plus, Gaston le savait : Il leur faudrait s'adapter à une nouvelle vie. Et la mère de Jeanne : ne les avait-elle pas avertis, ne leur avait-elle pas dit et répété de long en large, que le champ qui restait n'avait jamais servi de rien qu'à y faire brouter quatre chèvres, qu'elle n'y avait jamais vu pousser que de l'herbe, que personne ne l'avait sûrement jamais retournée ?

Rien n'y fit. Trois jours après leur mariage, ils chargèrent la charrette de ce que les parents de l'un et de l'autre leur avaient donné, comme les deux chèvres et le cheval, quelques meubles et ustensiles indispensables, et ils prirent la route sans savoir où ils allaient.

Les provisions maintenant arrivées à leur fin, Gaston ramenait des légumes secs et quelques morceaux de lard pour les accommoder. Le peu d'argent qui leur restait suffirait-il à les nourrir avant que la terre le fasse ?

 

Au hameau l'on parlait d'eux sans les nommer. On disait il, ils, ou elle, la suite laissait entendre de qui il s'agissait. Leurs faits et gestes étaient surveillés discrètement. De loin on les épiait. L'air de rien, en passant, on voyait Gaston courbé avec sa pioche ou ramassant les pierres, et l'on se disait : « Il finira bien par se lasser ; il ne pourra plus tenir bien longtemps à ce train là ». Mais Gaston tenait. Du matin au soir, il continuait à sortir des pierres et encore des pierres ; et il en faisait des tas et encore des tas.

Décidément, Gaston avait la peau dure. Entre deux coups de pioche, quand il voyait quelqu'un, au loin, semblant venir vers lui, il se redressait, pensant : « il va s'approcher, me parler ». Mais rien. Depuis quatre mois qu'ils étaient là, s'il ne s'était rien passé, c'est qu'il ne se passerait plus jamais rien. Interdit de parole, se répétait-il.

 

Puis un jour quelqu'un vit qu'il avait attelé le cheval. Mais il ne labourait pas ; il sortait les pierres avec une épierreuse. Pour bien voir, il avait dû s'approcher, se cacher derrière des buissons. Aucune erreur n'était possible ; il avait une épierreuse. Comme d'habitude, la nouvelle fit le tour du hameau.

Au soir de cette journée, devant la boulangerie les langues allaient bon train quant à savoir où il avait bien pu prendre cet outil. Personne ne l'avait vu partir depuis plusieurs jours et soudain il avait une épierreuse. Quelqu'un commença à faire allusion à certain qui n'était peut-être pas tout à fait ignorant sur sa provenance. ; un autre insista un peu plus, jusqu'au moment où l'un d'eux, le fils Viale, explosa :

« Bien oui ! C'est moi ! L'épierreuse, c'est moi ! »

Puis, baissant la voix :

« L'autre jour, je l'ai vu... comme toi, je me suis approché... caché par les mêmes buissons... Il avait posé la pioche et s'était appuyé au talus. Il s'est mis à dérouler les chiffons dont il s'entoure les mains. La peau venait avec... ses mains étaient en sang. Il les a trempées dans un seau d'eau. En les rinçant, il faisait une telle grimace que s'il n'avait pas craint que Jeanne l'entende, je suis sûr qu'il se serait mis à gueuler tellement il devait avoir mal... Alors je ne sais pas ce qu'il m'a pris. Je me suis dit que moi, de l'épierreuse, je n'en faisais rien. Je la lui ai apportée hier soir, à la nuit tombante. Il était encore à piocher, entre chien et loup. Quand il m'a vu arriver, au début il n'a pas bougé, puis, comme je continuais à avancer, il s'est mis à reculer d'un pas ou deux. Il ne comprenait pas que j'allais lui parler, que l'épierreuse était pour lui. Je l'ai posée par terre et lui ai dit qu'avec ça il aurait moins de mal. Il est resté là, sa pioche à la main, essayant de dissimuler ses chiffons ; et moi je ne voyais qu'eux. Alors il m'a dit : « Je... je mets des chiffons autour pour que la pioche ne me glisse pas des mains ». Je n'ai plus su que dire. Je lui ai souhaité le bonsoir en ajoutant : Avec la moisson, il faut aller manger et dormir. Et je suis parti. Il m'a dit merci tout en riant nerveusement, comme s'il était devenu idiot. Me retournant, je l'ai vu empoigner ces quarante kilos de ferraille entre ses chiffons et, comme si de rien n'était, il est allé les déposer à l'abri sous l'auvent. Voilà !... Je lui ai prêté l'épierreuse ».

Et s'animant de nouveau, criant presque, il ajouta :

« Vous n'avez pas vu ses mains, mais vous avez vu les tas de pierres ! Il va y en avoir bientôt pour bâtir dix ponts sur le Biaou ! Quelqu'un qui fait ça... quelqu'un qui fait ça, il y en a ici qui ne le feraient pas ! »

Et le fils Viale tourna les talons, laissant tout son monde éberlué.

 

A partir de là tout changea. Soit parce qu'ils n'avaient pas envié les Chéneaux personnellement ou pour l'un des leurs, soit parce qu'ils se rendaient compte, depuis quelque temps, qu'il n'était pas très juste de tenir le Gaston et sa femme à l'écart, la sortie du fils Viale avait rompu le cercle d'inimitié et de silence dans lequel s'étaient enfermés bon nombre de Rignanais n'osant plus dire leur sentiment au sujet de ce qu'il se passait.

Le lendemain de cette algarade, Lucienne, la fille du boulanger, leur apporta un pain, disant qu'elle l'avait mis sur leur compte ; en passant, elle avait pensé que cela pouvait leur rendre service sans bien la déranger. Et puis s'en furent d'autres, qui au lieu de faire un détour pour éviter les Chéneaux, passèrent par-là en revenant des champs et leur donnèrent le bonsoir, s'enquérant de leurs difficultés, de ce qui allait bien. Ou alors on leur proposait un couple de lapin : avec toute cette herbe c'était facile. Ils n'auraient qu'à le rendre plus tard.

De ce moment, la vie fut moins dure aux Chéneaux. Les pierres, toujours aussi lourdes, devinrent plus légères. Gaston continua d'avancer sur la terre.

Maintenant il le savait : il ferait les semailles d'automne.

Le soir, quand ils avaient fini de manger, quelque fois il allait voir les deux sacs de blé placés dans le coin le plus frais de la maison. Il en défaisait le col, y plongeait la main, s'assurant que ces grains, apportés des Aubans comme semence, ne se gâtaient pas. Puis il retournait se mettre à table, parlait un moment avec Jeanne, ce qu'il ne faisait plus tellement depuis leur arrivée ici. Au moment d'aller se coucher, il était aussi fatigué qu'avant mais il était confiant. Jeanne, pas plus brillante, oubliait ses doutes et souriait.

Ils étaient comme en convalescence quand on pose les pieds par terre et que le sol bouge sous les pas après une longue maladie ; ils étaient guéris et ne le réalisaient pas.

 

Ni l'un ni l'autre ne se dirent jamais ce qu'ils avaient pensé durant ces longs mois, comme il ne surent jamais qui ou quoi avait provoqué ce retournement à leur égard.

Pour l'instant, ils étaient tout surpris de voir un voisin arrêter sa carriole à leur auteur, se mettre à leur parler, se mettre à leur service au cas où ils auraient besoin de quelque chose. Ils ne comprenaient pas. Ils répondaient sans s'étendre, comme s'ils s'adressaient non pas à des gens mais à des êtres étranges qui ne reconnaîtraient pas leur langage. Il leur fallait s'habituer, apprendre Rignan et les Rignanais.

 

La provision de pain, augmentée de celui apporté par la fille du boulanger, s'épuisait et Gaston se trouva embarrassé. Ce geste était une perche que le boulanger lui avait tendue. Il s'en trouvait obligé d'aller chercher les suivants au hameau. Déjà, c'était mieux que de faire trois heures de marche. De plus, il ne pouvait pas admettre que, s'il n'y allait pas, on prît son attitude pour de l'impertinence.

D'un autre côté, il se demandait comment il allait oser affronter ceux qu'il croiserait en chemin et aussi la boulangère : il était dans l'état du repris de justice qui, bien qu'ayant purgé sa peine, n'en reste pas moins couvert de honte et de déshonneur.

Un soir, Jeanne le vit soucieux alors qu'il coupait avec hésitation les dernières tranches du dernier pain. Comprenant ce qui le tracassait, elle se proposa pour aller chercher du pain le lendemain. Ils décidèrent qu'ils iraient tous les deux.

Il revinrent du village avec une miche magnifique : Un énorme pain rond, odorant, tout chaud sorti du four, un pain comme on les faisait en ce temps là, au levain que le boulanger préparait lui-même et incorporait à la pâte, la laissant ensuite lever avant d'en former des boules cuites au feu de bois. Ils ramenèrent aussi une couple de poules.

 

A l'automne, Gaston ensemença une partie du champ et continua à en dégager le reste de ses pierres.

Les semailles et les moissons se succédèrent.

 

Plus de vingt ans passèrent ainsi. Les deux garçons, qu'ils avaient eus à deux années d'intervalle, devenaient des hommes.

La vie allait sans heurts. L'hiver, c'était les veillées chez les uns, chez les autres. L'été, c'était les fêtes patronales, les journées écourtées après les moissons où l'on prenait un peu le temps de ne rien faire. Aux Chéneaux, la terre, les poules, les cochons, quelques chèvres, fournissaient le travail nécessaire à chacun. Il n'en fallait pas plus pour être satisfait.

Les jours coulaient tranquillement. Les garçons, avec les jeunes de Rignan, couraient les bals aux villages alentours. Quelque fois, après des soirées un peu avancées et des retours tardifs, le père préparait le déjeuner du matin avant d'aller les tirer du lit une petite heure après le lever habituel, puis Jeanne descendait.

Depuis que les garçons étaient devenus en âge de se débrouiller, ils avaient décidé qu'elle n'avait plus à se lever la première. Pour le principe, elle arrivait cinq minutes après et faisait semblant de se faire servir.

Un matin d'automne, après ce rituel, chacun alla à ses occupations. Gaston attela le cheval, plus très jeune, mais qui tirait encore allègrement la charrue. Toute la journée il laboura. Profitant du beau temps, il ne s'arrêta que quelques moments pour manger afin de ne pas perdre de temps. Le soir venu, il lui restait deux ou trois sillons à tracer et il voulut terminer ce travail pour ne pas avoir à y revenir. La nuit tombait lorsqu'il arriva au grand chêne qui marquait la limite du champ. Il releva le soc, fit tourner le cheval, entama le dernier passage en revenant vers la maison. C'est alors qu'il se sentit las. Soudain un frisson lui parcourut le corps sous sa chemise mouillée de sueur refroidie. Il détela, fit boire le cheval et garnit le râtelier de foin.

Ce soir là, en mangeant la soupe, il ne parla pour ainsi pas. Il avait froid. Il monta se coucher sans avaler autre chose. Au matin, pour la première fois depuis bien longtemps, Jeanne se leva la première. Elle le vit dormir et attendit. Le soleil s'élevait haut dans le ciel mais, ce jour là, les volets restèrent fermés.

Même le fameux hiver où il gela si fort et si longtemps, jamais les fenêtres n'étaient restées closes. La maladie, le moindre rhume les avaient toujours épargnés

Gaston avait de la fièvre. Il transpirait sous l'édredon que sa femme avait ajouté sur le lit au cours de la nuit. Lorsqu'il ouvrit les yeux, l'aîné était là avec sa mère. Gaston les regarda comme sans les voir. Il se plaignit de douleurs dans la poitrine et, essayant de se soulever, n'y parvint pas.

Le docteur, venu au plus vite, conclut à un refroidissement, prescrivit une poudre et des tisanes.

Quelques jours plus tard, le curé à son tour vint le voir : Gaston rendait son âme.

Derrière le corbillard et son cercueil de bois, tout le village le conduisit au cimetière.

 

Aux Chéneaux la vie continua car la terre et les bêtes ne permettent pas de répit. A la veille de commencer la moisson suivante, Jeanne coupa une gerbe de blé qu'elle accrocha au mur, en croix de Saint-André, juste devant la table des repas où Gaston ne viendrait plus s'asseoir.

Un peu plus tard, l'aîné partit faire son temps, comme l'on disait alors. Puis ce fut la guerre ; le second alla aussi rejoindre les rangs. De temps à autre Jeanne recevait de leurs nouvelles. Ce n'était pas gai mais ça allait, jusqu'au moment où, la paix signée, un seul en revint, son frère cadet mort de quelque dysenterie comme il était fréquent dans les armées à cette époque.

Bien d'autres Rignanais n'en revinrent pas non plus. Mais pour Jeanne, cette perte, cette absence fut irrémédiable. Elle en perdit tout allant, puis toute force et s'en alla à son tour.

 

Vers le milieu du siècle, une migration des campagnes vers les villes s'était amorcée. Des milliers de jeunes désertaient leur village, attirés par ces lieux où, disait-on, la vie était plus facile et plus animée. Créé par ce qu'on appela plus tard la Révolution industrielle, le travail n'y manquait pas, bien au contraire. Beaucoup d'entre eux, mobilisés ces dernières années, s'y étaient quelque fois arrêtés et maintenant ils allaient y tenter leur chance.

Le fils de Jeanne, resté seul, fit comme les autres et partit à Lyon.

Rignan se vida de sa jeunesse. Les Chéneaux n'intéressant plus personne, laissés à eux-mêmes, reprirent le chemin de la ruine. Les ronciers de nouveau s'installèrent.

 

Il arriva un jour où, pour des raisons de réfections du cimetière, on dut déplacer les restes de Gaston et de Jeanne. Au grand étonnement des Rignanais assez vieux pour les avoir connus, on découvrit que Gaston n'y avait jamais été enterré. Son cercueil était vide ; ou plutôt non, on y trouva que quelques grosses pierres. Seule Jeanne et, a-t-on dit, peut-être le curé, ayant risqué ce sacrilège, savaient qu'elle les y avait mises et qu'elle avait enfoui la dépouille de Gaston dans un trou, dans son champ, à même la terre.

 

Aujourd'hui Rignan n'existe plus. Certes vous le trouverez sur la carte : quelques villas entourées de jardins et tout autour des terres incultes. Le village n'est plus que ruines ; les Chéneaux de vieux murs écroulés. Mais au temps des moissons, cachés aux yeux des passants, vers le milieu du champ qui fut de pierres, il y a encore, malgré le nombre des années, mêlés aux hautes herbes, aux ronces et aux genêts, quelques épis de blé qui persistent à repousser.

 

                                               Juin 1991

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         Les ESCARGOTS de

                   la MATCHOUETTE

 

Voyons! voyons ! soyons sérieux. Croyez-vous vraiment qu'après Marcel Pagnol il soit possible d'écrire une nouvelle qui fleurât la Provence DE cet illustre dramaturge ? Bien téméraire serait celui qui prétendrait réussir un pareil tour de force. Plus d'un a dû le tenter, mais qu'il y réussît, nous n’en connaissons pas.

Dans cette nouvelle, il faudrait qu'il s'y trouvât les attitudes, les manières de faire, les mille nuances qui font qu'un Marseillais ne ressemble pas à un Parisien ou autres espèces de ces régions nordiques ; il faudrait qu'elle mêlât l'émotion et le rire ; fidèle à nos us et coutumes, il faudrait qu'elle fît illusion au point de croire, de prime abord, à un écrit inédit de monsieur Pagnol lui-même. Et ça, c'est impossible. Autant demander à un musicien de composer une mélodie se rattachant à la musique De Mozart", cela lui serait sûrement moins difficile.

 

Moi qui vous parle, je suis né un crayon à la main ; du moins c'est ce que l'on dit.

A dix ans j'écrivais des poèmes. Je les glissais dans le cartable des filles pour les faire bisquer et peut-être un peu rougir parce que dedans j'y mettais plein de compliments, de ceux qui donnent des couleurs.

En classe, le maître me faisait lire mes rédactions à haute voix ; quelquefois il les lisait lui-même, soulignant l'emploi de temps de verbes, commentant une tournure de phrases, il appuyait sur un mot dont la vivacité accentuait la narration et pour finir donnait ces récits en exemple.

Cinq ans plus tard, un journal de Marseille imprimait dans ses pages de petits billets, des anecdotes amusantes, bien de chez nous, que je lui adressais sous un pseudonyme et sans dire mon âge de peur qu'il ne les refusât. Nombre de mes personnages, pris dans le voisinage, souvent à deux portes de chez moi, durent se reconnaître en lisant leur journal. J'avoue que cet incognito m'épargna sûrement force coups de pied au derrière.

Je me prenais déjà pour un écrivain, quand un beau jour mes parents m'offrirent La Gloire de mon père de Marcel Pagnol. Ce livre me plut tellement que j'en demandais d'autres. A ces lectures un doute me vint : Je me mis à relire des cahiers entiers emplis de ma belle écriture. Hélas ! je constatai alors que tout cela était devenu de fades barbouillages qui, à l'aune de cet illustre conteur, soudainement ne valait plus une crotte de bique. Déçu, honteux d'avoir cru un peu vite à des dispositions tout à fait illusoires, dans ces pages, qui ne valaient rien, il ne restait peut-être que les pleins et les déliés qui fussent acceptables.

Néanmoins j'insistai parce qu'écrire, même mal, c'est une maladie. Tout en continuant à dévorer Pagnol, j'allais voir ses films, et de temps à autre, j'adressais encore des historiettes au journal. Celui-ci continuait à les éditer sans jamais en refuser une ; si bien que conscient de leur indigence (et de la mienne), je finis par me demander ce que le lecteur pouvait y trouver.

Lorsqu'il fut question de décider de mon avenir, n'ayant rien à espérer en restant à Marseille (j'en suis né à quatre arrêts de tramway), je pris le parti de monter à Paris.

Là bas, loin de la Canebière, j'espérais trouver d'autres sources d'inspirations me permettant de vivre de ma plume. C'est ainsi qu'à vingt ans j'échangeais les quais du Vieux-Port pour les bords de la Seine.

A Paris, je commençai par faire de petits travaux : les chiens écrasés pour un quotidien et quelques leçons particulières données à des mioches en mal de grammaire, me permirent de survivre. Cela me laissait du temps pour écrire.

Tout doucement il m'arriva d'obtenir un contrat d'un éditeur, puis un autre, enfin, au bout de quelques années, je commençai à être édité régulièrement.

Je n'eus jamais à regretter de m'être expatrié (Expatrié si l'on peut dire, car la Capitale héberge plus de Marius et d'Olive que l'on pourrait croire).

En fait, (je vais vous choquer) je ne regrette rien parce que, je m'en aperçus un peu plus tard, Marcel Pagnol est un tricheur, et l'on ne peut pas lutter contre un tricheur. Voyez, j'en parle encore au présent. J'en parle au présent parce qu'il est toujours là, parce qu'en réalité il ne m'a jamais quitté.

Dans mon appartement de Paris, où je séjourne encore quelques mois de l'année, dans la pièce qui me sert de bureau, aux murs il n'y a pas de tableaux, il y a des photos : un bout du Vieux-Port avec des barquettes, un coin de garrigue ; il y a François, dit la Bosse : Un grand ami qui, hélas ! ne nous fera plus rire.

Sur cette photo il a une boule de pétanque à la main, il la soupèse longuement, il va pointer. Les jambes fléchies, presque accroupi, avec sur la tête un pailleux qui lui tombe sur les sourcils ; il cligne les yeux, cherchant le bon chemin comme un Sioux sur la piste de Visage pâle, alors qu’il ne voit qu’un terrain agrémenté d'une colonne de crottes de bique menant tout droit chez la Matchouette cent mètres plus loin, car tous les matins elle passe par-là avec ses trois chèvres. François, fasciné par ces points de repères, lance enfin sa boule, mais évidemment il y a la bosse qui, immanquablement, la dévie. Alors, à coups de talons rageurs, il va l’aplanir, et, bien sûr, à la place il fait un trou. A la boule suivante, re-mimique, re-Œil-de-lynx, et sa boule va tomber juste à côté, sur la bosse qu’il a faite en creusant le trou. C'était systématique.

Cet incident, somme toute ordinaire au jeu de boule, en devenait hilarant à force de répétition. La galerie en rajoutait : « Attention François ! Un peu plus à gauche ! Regarde ! là ! oui, là ! » La boule partait dans un relatif silence et les rires éclataient avant qu'elle ne touchât terre.

Un jour, après une belle série de bosses, Joseph, son partenaire, tout à coup lui brandit un papier sous le nez : « Tu sais ce que c'est ça ? C'est l'ordonnance de Cantoulive. Elle dit : un litre d'eau minérale par jour et pas plus de deux pastis : un à midi, un le soir. ». Puis s'adressant à la cantonade : « Regardez-moi ce couillon ! Y joue comme un guinche à l'œil et y va me faire payer mes médicaments. »

J'ai aussi sous les yeux la photo d'un petit groupe, cinq ou six personnes qui causent assises à l'ombre d'un amandier. Et à coté, celle de joueurs de manille (vous devinez lesquels).

Quand à court d'idées, le stylo en suspens aux bouts des doigts je les regarde, en silence ils se mettent à parler. Je les écoute sur un fond de chant des cigales. Je ne pense à rien. Puis au bout d'un moment, je me demande si c'est Pagnol qui leur fait raconter la Provence ou si ce sont eux qui me raconte Pagnol.

C'est là que Pagnol est un tricheur : Daudet, Mistral, Arène et les autres, je les ai lus et relus eux aussi. D'accord ce ne sont pas n'importe qui. Quand vous lisez Le Secret de Maître Cornille ou Les Trois messes basses, quand vous lisez Mireille ou L'Arlésienne, ce sont des contes, des merveilles qui vous font sourire et vous mettent la larme à l'œil. Mais cet enchantement, l'auteur vous l'a fabriqué, il a imaginé une histoire, une belle histoire bien arrangée pour vous faire rire et pleurer. Pagnol, lui, n'invente rien, il voit et il raconte. Dans Pagnol, il n'y a rien d'extraordinaire, c'est le train-train de tous les jours.

Tenez. ! Pour tourner ses films, j'ai l'impression qu'il a pris quatre pelés et un tondu, qu'il les a mis là et leur a demandé tout simplement de faire comme d'habitude, sans s'occuper de lui.

A la fin vous vous dites : « mais qui est-ce qui a fait ça ? C'est un auteur qui se nomme Pagnol, ce sont des acteurs qui s'appellent Raimu, Charpin, etc ? » Bien non, vous vous apercevez que ce n'est ni celui-ci, ni ceux-là : ils se sont comportés comme des gens ordinaires, ils ont parlé de choses ordinaires, avec les mots, les gestes, les tournures d'esprit ordinaires en Provence, sans en oublier l'accent. Les caméras arrêtées, ces acteurs gardent les mêmes attitudes, des sujets de conversation tout pareils continuent à les occuper

 

Pagnol, voyez-vous, c'est un gros sans gène. Il s'est accaparé la Provence et de nous avec. Si nous osons encore nous ressembler, si nous osons encore parler comme nous parlons, c'est parce que nous ne savons pas le faire autrement. (Cette idée me fait rire : Vous nous verriez, à Paris, devant les portes du métro en grève, vous écrier, avec la bouche en cul de poule et cet accent parisien impossible : « c'est le pâTIS ! c'est le pâTIS ! ».)

Un exemple : Hier, nous jouions à la belote chez Titin, quand Baptistin a été pris la main dans le sac, ou plutôt, sur un roi de pique plus que douteux. Titin, le patron du bistrot, qui aime bien nous servir le pastis sans oublier d'avaler le sien, mais qui n'aime pas tellement les payer, lui a reproché de tricher. Et pour se défendre, avec son petit air innocent, Baptistin lui a dit : « Hé ! Titin, tu gagnes, qu'est-ce que tu veux de plus ? » Et Titin lui a répondu : « Que je gagne n'ai pas une raison pour que tu triches. Je suis ravi que tu perdes, puisque de toute façon tu es là pour ça, mais fait moi le plaisir de perdre honnêtement. »

Bien l'impression que j'ai eue, c'est que Titin parlait avec la voix de Raimu... et l'ombre de Pagnol était derrière lui.

Voilà ! Ce n'est qu'un exemple. Je crois bien avoir entendu ça pour la première fois, et nous en avons ri. Cependant, même si c'était Baptistin qui parlait, les mots n’étaient pas de lui. Ces mots il les tirait d'une marmite qui sent le thym et le romarin, d'une marmite dans laquelle ce qui mijote ce n'est pas lui qui l'y a mis. Le bouillon, lui aussi, est fait d'une eau de source, d'une source qui ne se dit pas, d'une source maintenant perdue ; et tout ce que pourra dire Titin, vous ou un autre, ça sortira de cette marmite que Pagnol touille encore et pour longtemps avec une immense cuillère en bois.

Vous me direz que nous avons encore de la chance, parce que celui qui faisait le quatrième (nous l'appellons : monsieur Brun foncé, étant donné qu'il est de Dijon), bien lui, le Dijonnais, n'a même pas sourit... (Peuchère !) Je devrais ajouter : peuchère ! et je ne l'ose pas parce que j'ai l'impression que ce serait un plagiat.

 

Pagnol, tout ce qu'il a fait, il l'a dit lui-même, c'est de raconter à la manière du dimanche. Vous pouvez passer toute son œuvre en revue : A part quatre ou cinq pièces de théâtre, de jeunesse pour la plupart, où il fit l'effort d'imaginer une intrigue, dès qu'il commença à parler de sa Provence et de ses habitants, c'est à dire de vous et moi, il ne fit plus que regarder et laisser aller sa plume. Quoiqu'il y ait toujours des mauvaises langues pour dire le contraire, il n'exagère même pas, non ! il enjolive un peu. C’est ça qu’il voulait dire par « raconter à la manière du dimanche.

Alors, comme ça, c'est facile. Et bien, justement. Au risque de me répéter, essayez voir. Non seulement ce n’est pas facile, mais personne jusqu'ici n’y est arrivé. Depuis Marcel Pagnol, c’est un fait, plus personne n’a raconté la Provence comme il a su le faire. Tout ce qu'on a pu écrire depuis est bien pâle et bien loin de supporter la comparaison.

Si Topaze fut pour lui la gloire, c'est avec Marius qu'il commença à devenir immortel ; immortel sans majuscule, parce qu'immortel tout court, du moins dans notre souvenir ; l'Académie française, ce fut en plus.

En outre, non seulement il se permit de donner une suite à Marius, ce qui est toujours aventureux, on risque de décevoir, mais après Fanny, il fit aussi une fin avec César. Et cette trilogie, comme on dit, n'est pas un chef-d'œuvre, ce sont trois chefs-d'œuvre dont il est impossible de dire lequel est le plus beau. Quoique ceci soit inexact : la plus belle œuvre de Pagnol est celle que l’on a en main, qu’on est en train de relire ou de revoir à l'écran.

En parlant de cinéma, lui-même l'a dit aussi : « Nous faisions des chefs-d'œuvre et nous ne le savions pas. » Et des chefs-d'œuvre, il en fit même avec ceux des autres. Bien des gens croient qu'il écrivit tous les sujets des films qu'il tourna, tant, dans ses adaptations, il marqua de sa patte ceux qui n'étaient pas de lui. Ainsi, entre autres auteurs, on en oublie Giono derrière Angèle, Regain, La Femme du boulanger, on en oublie Zola, derrière Naïs, et d'autres encore ; on en oublie des auteurs qui n'ont déjà rien à envier à personne et, lui, Pagnol, sans le faire exprès, sans le savoir (ce n'est pas moi qui le dit), il les embellit encore.

Et puis il y a tout le reste : La Gloire de mon père, le Château de ma mère, etc.

 

Après ça, il n'y a plus rien à dire. Pour ma part, il y a belle lurette que je m'en suis remis. Qu'aurais-je pu faire ? Raconter les démêlés de la Matchouette avec les gens du village, qui n'avaient plus, sans les payer, un seul escargot à mettre avec l'aïoli le vendredi ?

Celle-là, elle avait toujours une idée derrière la tête et un bon tour à jouer.

La Matchouette vivait seule un peu à l'écart du village, dans une vieille maison qui tenait plutôt du cabanon. Elle était vieille, maigriotte, les cheveux en désordre, et mal fagotée. Sous cet aspect fragile elle déployait pourtant une incroyable activité. Elle cultivait ses légumes, élevait quelques poules, ses chèvres lui donnaient du lait, et surtout elle n'avait pas de pareille pour ramasser les escargots.

En plein mois d'août, sans une goutte d'eau depuis des mois, elle tirait de pleins sacs d'escargots de ces vielles restanques dont les pierres disjointes sont leurs refuges préférés. De ces trous entre les pierres sèches, son crochet de fil de fer lui ramenait une coquille, même lorsqu'il n'y en avait pas. Où personne n'en trouvait, elle, elle passait un quart d'heure après et en ramassait une papardelle.

Ces escargots, elle les vendait à qui en voulait ; et tout le monde en voulait parce qu'après les razzias qu'elle en faisait, il fallait aller jusqu'aux Trois-Lucs pour en trouver.

La Matchouette (ce sobriquet sorti je ne sais d'où, était devenu synonyme de sorcière) s'amenait le mercredi sur la place du village et vidait son sac d'escargots en un rien de temps : une mesure à celui-ci, deux à celui-là, l'affaire était vite réglée. Et chaque semaine c'était pareil parce que l'aïoli du vendredi sans les escargots, c'est de l'eau sans le pastis à l'heure de l'apéritif. Elle prenait même les commandes car autant elle en avait, autant elle en vendait. Bien souvent il n'y en avait pas assez pour tout le monde.

Les escargots de la Matchouette étaient un mystère comme les lapins sortant du chapeau d'un prestidigitateur. Quand on lui disait : « Hé ! La Matchouette, comment tu fais ? » Elle répondait : « Vé ! Je cours après toute la journée. C'est pas facile pour les attraper. ». Tantôt elle évoquait la Lune ou le Mistral : « Si la lune est rousse comme hier ou si le vent est pas bon, la semaine prochaine y en aura pas beaucoup. Profitez qu'aujourd'hui y m'en reste. » ; et quelques kilos de plus passaient dans les paniers des ménagères.

A dire vrai, on ne l'avait pas souvent vu de ses yeux tirer les escargots de leurs cachettes. La plupart du temps on la voyait de loin, avec son bâton, son petit sac de jute et son crochet à la main. A deux heures de l'après-midi le sac était un peu flapi, mais vers le soir il était plein.

Au fait, si vous passez dans le coin, je vous conseille de laisser la voiture à quelque distance parce qu'ici nous n'aimons pas trop les pétarades de moteurs, à cause de la chaise longue. Vous comprenez, à chaque fois, quand on les entend venir, non seulement il faut dresser la tête mais aussi se soulever un peu pour voir qui c'est qui vient. Et ça c'est fatigant. En plus, c'est en plein juillet août que ça se presse, quand nous sommes écrasés de farniente, de l'italien faré et nienté : en français de par ici, fatigué de ne rien faire, rien qu'en pensant qu'on pourrait faire quelque chose.

Ho ! les gens du nord vous pouvez rire. Ce n'est tout de même pas de notre faute si dans vos régions vous claquez des dents quand vous vous arrêtez de vous remuer cinq secondes.

Mais je m'égare là. Je disais donc que si tout de même vous passiez par-là, demandez un peu après la Matchouette ; on vous mènera au cimetière et on vous montrera sa tombe fleurie de coquilles d'escargots. Elle les a tant aimés et nous les a vendus si cher, que nous pensons que, de là-haut, elle doit voir qu'on ne l'a pas oubliée et que ça doit lui faire plaisir. De plus, si le coin vous plaît, si vous êtes gourmand, venez manger un aïoli. Vous verrez, ce n'est rien de terrible mais vous en causerez encore l'hiver prochain.

Pour en revenir à la Matchouette, imaginez-vous qu'un jour elle est morte. Personne ne la voyant venir, un vendredi, deux ou trois qui avaient passé commande allèrent la trouver. Il la cherchèrent un bon moment et finirent par la découvrir.

Sous une tonnelle, encore abritée par un grand figuier, en plein milieu de son jardin, il y avait des sacs recouvrant une tranchée. Elle en était passée au travers, mourant vraisemblablement sur le coup de cette chute. Ils réalisèrent alors que les craquements sous leurs pieds, pendant qu'en la cherchant ils s'approchaient, n'étaient autres que des escargots. Bien sûr, ils s'occupèrent de la Matchouette, bien qu’il n'y eût plus grand chose à faire pour elle, mais ils s'occupèrent aussi des escargots. Une bonne partie de la soirée et de la nuit passa à leur courir après. Du village, ils vinrent à vingt, à trente, et en récoltèrent deux ou trois cents kilos.

Ce jour là on comprit d'où venait le plus clair de ces quantités de petit-gris. A l'écart des regards, cachés et tenus au frais par la tonnelle, retenus par des grillages recouverts de sacs de toile, à ras de terre, et même en dessous, la Matchouette faisait de l'élevage ; ce n'était pas la verdure alentour qui lui manquait pour les nourrir. Et si en plein milieu de l'été son sac se remplissait, ce devait être en grande partie de cailloux, juste pour donner le change, tout en s'assurant qu'aucun escargots n'irait gratuitement dans une assiette.

Si donc, passant par ici, il vous arrivait de goûter à l'aïoli, comme nous disons depuis bientôt dix ans chaque fois qu'on la fait, vous mangerez les derniers escargots de la Matchouette.

 

Voilà ! Vous avez compris depuis un bon moment qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

Ce n'est pas avec ça que j'aurais eu beaucoup de lecteurs bien qu'il y eût un roman a écrire seulement avec la Matchouette. Mais encore eût-il fallu savoir le faire.

Que voulez-vous, nous avons tous les mêmes yeux, les mêmes oreilles pour voir et entendre les mêmes choses. Seulement, de temps en temps il en est un qui les regarde, qui les écoute ; ce n'est pas donné à tout le monde. Ensuite il lui faut les restituer. Cette fois c'est Marcel Pagnol qui l’a fait. Il a sut si bien nous parler de la Provence que nous devons nous estimer heureux de ne pas être passés à côté de ce qu'il aurait pu ne pas nous dire.

C'est pour ça que je ne lui en veux pas et que je suis parti ailleurs me jeter dans le roman de fiction.

Parce que ça se passe en l'an 3000 et qu'en science-fiction on peut tout faire, quand j'ai envoyé Marius à trois millions d'années lumière, pour passer le temps, dans le gigantesque vaisseau spatial dernier modèle, il a exigé des chaises longues, le Garlaban avec des bartavelles, un champ d'oliviers, une pinède avec des cigales, une source qu'il ne m'a pas dit où il la mettrait, et trois équipiers qui sachent jouer à la manille, dont, si possible, monsieur Brun parce que c'est toujours lui qui perd. Je lui ai tout accordé. Et ma femme ne m'a pas dit : « tu sais, là, Marcel Pagnol... ».

Dernièrement, en plaisantant, je disais à un ami qui s'étonne toujours de ma fuite à Paris, de si longues années dans le Métro, le crachin, au milieu de tous ces gens qui courent, je lui disais : « Tu ne vois pas que je me fusse trompé, que je restasse ici, que je fisse, tout comme Pagnol, chanter les cigales, souffler le Mistral et se dorer la vigne au soleil, avec vous tous autour ? J'aurais peut-être eu de quoi faire. Je me vois faire sonner les fifres et les tambourins, peut-être mieux que lui, qui sait ? Et pour un peu, j'aurais pu lui faire de l'ombre. Et ça, tu vois, rien que d'y penser, ça m'aurait fait de la peine. »

« Hé là ! Olivier », qu'il m'a répondu, « Tes livres sont dans toutes les mains, tu es un écrivain connu, tu ne manque pas de talent, mais de là à croire qu'en faisant comme Pagnol tu aurais pu lui faire de l'ombre, alors là, je crois que tu rêves... à moins que tu n'exagères car aujourd'hui, vois-tu, c'est jeudi ; nous ne sommes pas dimanche ».

                                                   Août 2002

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 MONSIEUR DUFILON

 

Son heure de gloire vint le jour où encore employé au Registre des chiens perdus, il reçut au guichet un certain Dupond ; celui-ci étant venu s'enquérir de ce qu'était devenu son chien ramassé par la fourrière.

Il faut dire que les chiens ainsi capturés se retrouvaient sous forme de bougies dans le commerce de la ville.

Un accord avait été passé entre monsieur le Maire et un fabricant de cierges, à charge pour ce dernier, de verser à l'adjoint du premier, le plus discrètement possible, une petite commission en monnaie pas trop sonnante et encore moins trébuchante pour le denier du parti et quelques faux frais. (De cette pratique ésotérique, les soumissionnaires en parlent lorsqu'ils mentionnent, verbalement, bien sûr, le cinq-pour-cent dans leurs tractations scrypto-verbales avec l'Autorité municipale)

Cette insignifiante commission s'appliquait sur les ventes de cierges de l'entrepreneur, et non pas sur un quelconque achat des chiens qu'on ne lui vendait pas mais qu'il recevait gratuitement de la ville, obligeant fort celle-ci qui autrement n'aurait su qu'en faire.

Cette pratique, que l'on peut trouver dans toutes les bonnes mairies, était d'usage à un certain niveau de responsabilité seulement (car ce n'est tout de même pas parce que l'on ne sait pas ce que cela lui coûte qu'il faudrait piller l'argent du contribuable).

Chacun, dans son secteur, prenait son enveloppe et en remettait, comme il se doit, une large moitié bien méritée à monsieur le Maire qui, rouage indispensable, signait tous les marchés.

Les employés de la fourrière, de leur côté, recevaient aussi des mains du fabricant de cierges une prime, déguisée en assez fort pourboire, proportionnelle aux quantités livrées, quand journellement ils lui apportaient le produit de leur chasse. Le résultat en était que le moins leste de ces chasseurs de canidés courrait plus vite qu'un lévrier.

Ces pauvres bêtes, aussitôt gazées, passaient à la moulinette sans laisser de trace.

Dupond, cela va sans dire, ignorait tout du circuit ultra rapide suivi par ces animaux. Ce qu'il voulait, lui, en se rendant à la mairie, Service des chiens perdus, c'était récupérer le sien, un beau bâtard à poil roux, repu de Canigou.

Le préposé au service se doutant ou plutôt ne doutant pas du chemin qu'avait sûrement déjà pris le clébard, était embarrassé :

‑‑ Nous comprenons, Monsieur, votre désir de retrouver votre compagnon. Nous ne contestons pas que, divaguant sur la voie publique, il ait été pris par nos services de la fourrière, puisque, dites-vous, des témoins l'ont vu. Quoique cela reste à vérifier.

‑‑ Ha ! Bien ! Et... que dois-je faire pour qu'il me soit restitué ? Je reconnais mes torts et suis prêt à payer une amende.

 

Et c'est là que se décida la carrière de monsieur Dufilon lorsque, dans un trait de génie, il répondit :

‑‑ Pour ce qui est de l'amende, le montant à payer vous sera réclamé, s'il y a lieu, par le truchement de la perception de votre arrondissement. Quant à votre animal domestique nous ne pouvons pas aussi simplement vous le rendre.

‑‑ ???

‑‑ Comprenez-moi bien : j'ai ici le registre des chiens perdus. Or à aucun moment vous n'avez prétendu avoir perdu votre chien ! Donc, je ne peux pas l'inscrire sur mon registre, puisqu'il n'est pas perdu.

‑‑ Ca alors ! Mais enfin, on sait où il est cet animal !

‑‑ Oui, j'entends bien, mais on ne peut pas plus le coucher sur le registre des chiens trouvés, qui, d'ailleurs, fait partie d'un autre service avec lequel je ne pourrais communiquer que par l'intermédiaire de notre chef commun qui aujourd'hui, toutes affaires cessantes, a dû se rendre à une réunion de la Société protectrice des animaux et n'est donc pas ici.

‑‑ Mais monsieur, c'est ahurissant ce que vous me dites là. C'est un véritable déni de justice !

‑‑ Ho ! non, monsieur, c'est tout au plus un règlement administratif auquel nous sommes bien obligés de nous plier. Sans cela, pensez un peu aux abus qui seraient commis par le premier venu, bienheureux de se pourvoir d'un animal de compagnie à peu de frais.

‑‑ Alors que faut-il que je fasse ?

‑‑ Rien monsieur ! Rien.!.. L'affaire est délicate et seule l'administration est compétente.

‑‑ Est-ce à dire que je ne vais pas revoir mon César de sitôt ? Qui va le nourrir ? C'est qu'il est fragile, vous savez ; il a l'air gros et gras, comme ça, mais s'il n'a pas ses trois boites par jour il est capable de mourir de faim.

‑‑ Ah, ça !...

‑‑ Mais enfin monsieur, je ne parviens toujours pas à comprendre... Comment doit-on s'y prendre quand son chien disparaît ?

‑‑ La voie normale, monsieur, la voie normale : le déclarer perdu ; mais je vous le répète, vous ne le pouvez pas puisque vous savez où il est ; ou alors, il eût fallu qu'on le déclarât trouvé, déclaration tout aussi impossible puisqu'il n'a pas été perdu.

Je comprends que ce soit là des nuances qui vous échappent. Nous-mêmes, voyez-vous, sommes quelquefois surpris devant l'astucieuse complexité des règlements administratifs.

 

Six mois plus tard l'affaire était toujours pendante, comme l'était la queue du chien avant d'être transformé en cire blanche qui, en l'église Saint-Antoine, garnissait un lustre illuminant Saint-Justin dans sa niche.

 

C'est ainsi que monsieur Dufilon sauva la mairie ou plutôt monsieur le Maire, avec des majuscules et tout le respect qu'on lui devait, car c'était bien avant l'amnistie et, que l'on sache, il n'y eut jamais de maire déshonoré de n'avoir pas été pris ; quoique de nos jour ils ne le soient même plus lorsqu'ils le sont.

Devant un tel dévouement à la cause publique, monsieur Dufilon eut de l'avancement. Il fut nommé chef de son propre service et le Maire lui adjoignit un second pour l'épauler dans sa tâche.

Dupond revint une ou deux fois réclamer son chien, puis il se lassa :

« Après tout, se dit-il, ce roquet semblait n'avoir de passion qu'à faire des franges ; il tirait sur tout ce qui pendait : rideaux, couvertures, couvre-lits, torchons ; il n'y avait que le pourtour du canapé et des fauteuils pour n'avoir plus les pompons qui les garnissaient à l'origine ».

Si bien qu'à la fin, le maître considéra qu'il avait fait une bonne affaire en se séparant de son toutou et n'y pensa plus.

 

Mais à la mairie, dans les services, aux échelons supérieurs, à voix basse, l'affaire fit grand bruit.

Evidemment, les simples employés (sans allusion, aucune), ignorants des dessous de l'affaire, avaient cru à un de ces tours d'adresse auxquels certains d'entre eux, les plus doués, s'essayaient auprès des administrés. Ils avaient vu là un tour de passe-passe des plus fins, pour la gloire, tant il est vrai que monsieur Dufilon en sortait glorieux. D'aucuns eussent bien voulu assister à cette passe d'arme, digne des plus dignes représentants de l'administration municipale. Ils se réjouissaient, après coup, des olé ! qu'ils eussent poussés mentalement s'ils avaient eu la joie d'assister au jeu subtil des questions légitimes du demandeur et des réponses adroites de leur confrère qui avait si bien su l'éconduire.

Cependant, la chose était plus sérieuse pour les initiés : Ils ne se doutaient pas que, si monsieur Dufilon avait sauvé le Maire, lui-même l'ignorait.

Averti seulement de la route suivie par la gent canine de la ville, monsieur Dufilon n'avait pensé qu'à la fameuse thèse de doctorat qu'un sorcier bantou avait intitulée : De la difficulté incantatoire à ressusciter les morts. Pour lui, n'étant pas sorcier et même pas Bantous, le chien coupé en tranches était un problème fort suffisant à résoudre. N'ayant par ailleurs aucune disposition pour l'ésotérisme et, dans sa candeur, comme tout bon fonctionnaire, ignorant le cinq-pour-cent de monsieur le Maire, il n'aurait pu se douter de ce que cette simple affaire de chien occis un peu trop vite eut été capable de faire découvrir le pot aux roses qu'il ne pouvait même pas soupçonner. Par contre, le Premier magistrat de la ville et les principaux chefs, c'est-à-dire beaucoup, croyaient que Dufilon savait et qu'il avait agi en conséquence.

C'est ainsi que cet employé méritant, sur un quiproquo, sans comprendre exactement pourquoi, gravit le premier échelon d'une carrière qui devait le mener loin.

A quelque temps de là, Dufilon fut convoqué par le Premier secrétaire ; un pète sec qui, sur sa chaise, ne pétait pas plus d'une heure quotidienne, et encore pas tous les jours ouvrables, en son Premier secrétariat de la Maison commune. Malgré cette discrétion de fantôme, il était plutôt craint et, quand exceptionnellement on le signalait dans les parages, les femmes planquaient le tricot, les hommes le journal et les bulletins du prochain tiercé.

Dufilon montait lentement le grand escalier, mi-inquiet, mi-curieux au sujet du motif de cette convocation. Ne faisant plus rien depuis des mois, il ne pouvait être accusé d'avoir mal fait ; cela le rassurait. C'est donc respectueux mais détendu, avec ce petit sourire qui ne le quittait plus depuis l'affaire Dupond, qu'il se présenta devant le Premier secrétaire.

Celui-ci le reçut avec beaucoup d'égards et l'invita à s'asseoir :

‑‑ Alors, monsieur Dufilon, êtes-vous satisfait de vos nouvelles responsabilités ?

‑‑ Bien certainement monsieur, bien certainement.

Et, toujours avec ce petit sourire qui en disait long sans qu'il ne dise rien, il ajouta :

‑‑ Cependant, si ce n'était vous paraître par trop présomptueux, eu égard au poste somme toute récent auquel monsieur le Maire a bien voulu m'élever, je crois que je pourrais accomplir une tâche plus parfaite en améliorant les services qui m'ont été confiés.

‑‑ Dites, monsieur Dufilon, dites, je vous écoute.

‑‑ Bien voici : J'ai beaucoup pensé à la manière dont on pourrait tirer un meilleur parti de notre fourrière...

Dufilon parlait d'un ton clair, sans détour. Et pourtant, monsieur le Premier secrétaire, observant son léger sourire, se disait : « nous y voilà... quelle adresse... Il me force la main. Il fait comme s'il était dans le coup... et de ce fait même, il y est. »

 

Monsieur le Premier secrétaire, persuadé de n'avoir pu écarter Dufilon du club des cinq-pour-cent, quoique certains arrivaient jusqu'à dix (cela dépendait de la marge des fournisseurs), rendit compte de cette entrevue à monsieur le Maire.

Pour atténuer son échec, il lui fit miroiter l'amélioration des rendements de la fourrière, directement liés à la bourse de son interlocuteur, que Dufilon se faisait fort d'obtenir à l'aide d'un subterfuge tout simple auquel fallait-il encore avoir pensé.

Il s'agissait d'installer à travers la ville quelques dizaines d'appareils, appelés Sanicrottes, habituellement destinés à la commodité de ces quadrupèdes. Mais ici, en imprégnant ce dispositif d'un certain parfum (une phéromone bien particulière) ce ne serait plus les chapacan (ceci se passait dans une ville du sud) qui courraient après eux mais ceux-là qui, n'errant plus au hasard, viendraient tout naturellement renifler des effluves envoûtants. Il n'y aurait plus qu'à les capturer.

 

L'équipement en feux rouges (rouges et non pas tricolores, parce que, dans l'esprit d'un maire, ce sont ceux qui rapportent AUSSI à cause des contraventions) arrivant à saturation, tout comme les plaques d'égouts, ce discours ne lui déplut pas. Il vit surtout là, outre le côté scientifique, introduit pour la première fois dans un service municipal, qui accentuerait encore son image de progrès auprès de ses administrés, un nouveau débouché pour l'équipement de sa bonne ville et la relance des affaires.

Il donna carte blanche à Dufilon pour mettre tout cela au point avant de procéder à l'appel d'offre réglementaire, garant de la bonne gestion des finances publiques.

Ne pouvant, par ailleurs, déroger à la règle, il nomma Dufilon au grade qui convenait, en conformité avec ses nouvelles attributions.

 

C'est ainsi que ce chef de service méritant accéda à un très haut degré de la hiérarchie et, à sa grande surprise, reçu sa première enveloppe qui ne devait pas être la dernière.

 

A partir de là, ayant enfin compris que personne ne pouvait plus l'y contraindre, Dufilon s'abstint carrément de venir au bureau. Toutefois, lorsqu'il avait l'occasion de venir faire quelque course en ville, il garait sa voiture dans le lieu de stationnement réservé aux véhicules de la mairie et, par acquis de conscience, faisait une très brève apparition au bureau, juste le temps de s'assurer de ce que tout allait pour le mieux.

 

Parmi la multitude des petits employés, on ne sut jamais quelle était l'immense compétence de monsieur Dufilon. Devant une telle ascension, on était admiratif : Le payer aussi cher pour en faire si peu ; il fallait bien que monsieur Dufilon fût indispensable

 

                                          Janvier 1992